jeudi 21 août 2008

Chez monsieur Freud

Cher inconscient,

« Combien prodigieux sont ces êtres, capables de vous interpréter même l'inexplicable, sachant lire ce qui ne fut jamais écrit; leur esprit souverain découvre des liens au milieu du chaos; jusque dans les ténèbres de l'éternelle nuit ils trouvent des chemins. »
Hugo von Hofmannsthal - « La Mort et le Fou »

Il semble que le temps n’ait pas de prise sur ce quartier qui respire une tranquillité bourgeoise. Rien ne distingue l’immeuble du 19 Berggasse des bâtiments alentours. Sur les murs du hall, une affiche annonce une série de manifestations musicales et littéraires intitulée « Eros Musik ». Pas un bruit ne filtre des appartements. Une femme ouvre la porte du domicile où vécut Freud entre 1891 et son départ en exil, le 3 juin 1938, elle encaisse le droit d’entrée et vous laisse à vous-même.

Qu’est-ce que je venais chercher en visitant cet espace ? Assouvir une curiosité, baigner un moment dans l’atmosphère de l’endroit, humaniser le génie de l’inconscient. Dans l’entrée, la canne, le chapeau et la trousse de médecin ont acquis le statut de pièces de musée. La salle d’attente a retrouvé le mobilier d’origine et dans la bibliothèque quelques livres ayant appartenu à Freud ont repris place sur les étagères.

Bien sur, ce lieu de vie est devenu musée et, dans le célèbre cabinet, il faut se forcer un peu pour imaginer une séance. Mais l’ensemble même figé transpire encore la mémoire de l’inventeur de cette nouvelle science à travers certains détails palpables : un flacon, une gourde, une lettre…

Dans les cadres, des photos, portraits de Freud et portraits de groupe des fondateurs de la psychanalyse. Il en est une qui montre le médecin viennois penché vers son chien pour le caresser. Il y a quelque chose de fragile et d’émouvant dans cette attitude. Le cliché a été pris peu de temps avant que Freud et sa famille puissent partir en exil. Il aura fallu la mobilisation de Marie Bonaparte et d’Ernest Jones, du Président Roosevelt et même de Mussolini pour obtenir des nazis son autorisation de sortie du territoire autrichien.

Ironie du sort, l’homme qui délivrait les tourments de l’âme par la parole est mort à Londres, d’une tumeur de la mâchoire. Incinéré, ses cendres furent déposées dans une amphore antique datant du IVe siècle avant notre ère que lui avait offerte Marie Bonaparte. Freud aurait dit en recevant ce précieux présent « Quel dommage qu’on ne puisse l’emporter dans sa tombe… ». L’urne funéraire a été volée et personne n’a jamais su ce qu’il est advenu des cendres du grand Sigmund.
Novembre 2003

mardi 15 juillet 2008

R : rivages


« Les rivages écrivent les voyages et descendent à la plage ramasser des coquillages. Ils égrènent les villages pour de joyeux cabotages ou de lointains amarrages. Ce paysage côtoie les nuages et, parfois les orages y forment des mirages, célestes messages ou précieux présages. Equipages accoudés au bastingage, prends garde aux rivages dont les parages évoquent de sanglants abordages, de tempétueux naufrages et de sournois piratages. »

Le flux et le reflux sculptent à chaque instant la géographie du rivage. Dans cet espace mouvant et flou qui hésite sans cesse entre terre et mer, naissent les rêves de voyage les plus fous. Combien d’éphémères navigateurs ont dessiné la carte imaginaire de leur outremer sur la grève avant que le flot engloutissant leurs songes ne les ramènent à de plus discrets périples.

Les rivages recueillent le secret des fonds marins que les vagues déposent sur les plages en minuscules éclats. Le promeneur expérimenté peut déchiffrer les fabuleux récits de modestes aventures dans ces débris éparpillés. Les enfants ravis par cette chasse aux trésors s’inventent d’audacieux pirates et de courageux capitaines qui peuplent leurs rêveries de combats acharnés pleins de fougue et de bravoure.

Les poètes aiment à suivre la ligne mouvante des rivages pour y cueillir quelques bouquets d’images, dans le scintillement des vagues, le dessin d’une algue, le cri d’une mouette, la marche alambiquée d’un crabe, la danse d’un nuage qui se glisseront ensuite, silencieusement, dans les stances d’une ballade. Et les vagabonds, les pieds dans le sable, cueillent les étoiles que les nuits de pleine lune font étinceler dans l’écharpe ondoyante de la voie lactée.

Au loin, les marins apercevant le rivage se prennent à songer à la douceur du foyer, aux promesses de la nuit, aux rires des enfants et les mains s’activent plus fébrilement autour des filets et des nasses.

Cette terre marginale, fluctuant au rythme des marées, convoque les mirages et les pêcheurs de rêves détectent savamment les indices célestes qui annoncent les plus beaux. Les conformistes choisissent l’heure du coucher de soleil tandis que d’autres, en véritables experts, patientent jusqu’à l’instant solaire privilégié, lorsque les camaïeux de gris ou de bleus dévoilent toute la richesse de leur palette à l’univers océan.

mercredi 9 juillet 2008

"Le Voyage" Sergio Pitol

Sergio Pitol, considéré comme l’un des plus grands écrivains mexicains, est né à Puebla, au Mexique, en 1933. Pendant de nombreuses années sa fonction de conseiller culturel dans les ambassades mexicaines l’a conduite à vivre à Paris, Varsovie, Budapest, Prague, Moscou. « Le voyage » est un récit autobiographique que l’auteur rédige au cours d’un voyage qui part de Prague où il est en poste pour aboutir en Géorgie où il est invité par l’union des écrivains du pays.

« Au début de 1986, quatre ans après mon arrivée à Prague, j’eus la surprise de recevoir de l’Union des écrivains de Géorgie une invitation à visiter cette république au mois de mai. La Géorgie venait de gagner tout à coup une certaine célébrité à cause du ton subversif de son cinéma, et on l’a considéré comme l’une des places fortes de la perestroïka, terme qui désignait la transformation lancée par Mikhaïl Gorbatchev en URSS. »

Prague – Tbilissi, pas si simple à l’heure de la glasnost, l’auteur va devoir se rendre à Moscou avant d’être conduit à Leningrad et désespérer de pouvoir parvenir en Géorgie.

« Quelques jours plus tard, le secrétariat aux affaires étrangères m’informait que le ministère de la Culture de l’URSS me transmettait une invitation à me rendre à Moscou du 20 au 30 mai de cette année. (…) Je compris tout de suite que c’était une parade à la lettre de Géorgie, pour que tout le monde sût que c’était toujours la métropole qui décidait de l’envoi des invitations, et que le reste n’était toujours qu’une vaste périphérie incertaine. »

Sergio Pitol excelle a décrire les changements de la Perestroïka à travers ses mésaventures avec l’administration soviétique et les divers détournements sous des prétextes culturels qui l’empêchent de se rendre à Tbilissi. Il mêle ses rêves, ses petits ennuis, ses observations, à des commentaires éclairés sur la littérature, la peinture, l’architecture.

"A Moscou, près du centre. La ville m'impose ses conception urbanistique, son aspect spectaculaire et sa puissance. «Moscou est la troisième Rome et il n'y en aura pas une quatrième», dit un slogan slavophile du XVIème siècle, qui depuis gouverne l'inconscient russe. Quelle merveille que parcourir la rue Gorki en voiture ! À peine arrivé, on sent déjà le changement. On discute du nouveau moment politique, des nouvelles pièces de théâtre, du nouveau cinéma et des nouveaux problèmes que tout le monde doit affronter : le nouveau, le nouveau, le nouveau contre le vieux semble présider au moment actuel. Un peu avant l'atterrissage, Mme A. m'a exprimé la répulsion que lui causent les changement qui affectent le cinéma soviétique. «L'irresponsabilité peut mener au désastre, dit-elle, et ces gens-là ne sont pas prêts pour des changements de ce genre; il faudra qu'ils se forment d'abord, sinon ils vont provoquer des bouleversements. Les Géorgiens sont les pires, les moins fiables. Ils ont fait un virage à cent quatre-vingts degrés, ce qui revient à tourner le dos à leur riche culture traditionnelle; ils la maudiraient, s'ils pouvaient, il l'effaceraient. Leur critique sociale est trop stridente, ridicule, grossière. Il ne va sortir rien de bon de tout cela, vous verrez.»
Je reçus ces marques d'exaspération avec un bonheur absolu."

En fin lettré, il rend hommage aux auteurs, hommes de théâtre, de cinéma : Pouchkine, Gogol, Meyerhold, Boulgakov, Eisenstein, … la poétesse Marina Tsvetaieva semble le fasciner. Il consacre deux chapitres au destin tragique de cette femme hors norme. Erudit inspiré, il conserve un regard critique et amusé sur l’actualité politique et sociale de la Glasnost.

Les passages « géorgiens » réjouissent par l'appétit de vie et la générosité qui émanent des ambiances, des rencontres, des conversations relatées mais Sergio Pitol n'hésite pas à relever quelques travers et se moque de l’importance que les géorgiens accordent à la pureté de la race.

« Et quand ils se vantaient de la pureté de leur sang, je faisais des éloges démesurés du métissage, je leur rappelais que Pouchkine était un mulâtre… »

La lecture de ce carnet de voyage est passionnant, drôle et savant, il offre une belle chronique de cette période de l’histoire russe. Plus qu’un voyage au sens géographique il s’agit d’une exploration géopolitique passionnante et documentée.

Quatrième de couverture

En mai 1986, en pleine perestroïka, un diplomate mexicain en poste à Prague est invité en Géorgie à titre d'écrivain. Or la glasnost s'embrouille et notre homme est promené à Moscou, à Leningrad; aussi le voyage se transforme-t-il en une galopade folle de scènes grotesques et de calamités joyeuses, pour se terminer à Tbilissi l'irrévérencieuse, ivre de ce printemps politique. Sous la plume d'un merveilleux érudit excentrique et rêveur, ce voyage est aussi une traversée de siècles d'art et de culture, et de toute la forêt sacrée de la littérature russe, de Pouchkine à Gogol à Marina Tsvetaïeva. Sergio Pitol, Prix Juan-Rulfo, vit au Mexique.

Le Voyage
Sergio Pitol
Traduit du mexicain par Marie Flouriot
Les Allusifs

dimanche 29 juin 2008

L’horloge de Maître Janusz

(….)
Le poète
loin de son pays
criblé de nostalgie
se tenait dans la Vieille-Ville
tout seul sur une place.
Sur un mur gothique
l’horloge de Maître Janusz
sonnait midi.
Des dorures sur leurs pèlerines
et le Très-Saint-Pierre à leur tête,
de l’horloge sont sortis,
les douze apôtres harassés,
et avec son escarcelle, Judas,
et la Foi, et le Mal et la Tyrannie.
« Nous sommes venus et nous nous en allons. »
Et un Janissaire de pierre,
là-bas, triste et mélancolique.
Et la Mort, sonnant les cloches,
et tout là-haut a chanté le coq.
Le poète, loin de son pays,
tout criblé de nostalgies,
a regardé, pensif, autour de lui.
Fraîche et délicate une lumière bleue
est descendue ondoyante
sur la place à l’heure de midi.

Nâzim Hikmet
Yesenik, 29 décembre 1956

Le poète est mort depuis longtemps mais il aurait été bien étonné voire effaré de se retrouver, un jour de l’année 2008, n’importe quel jour d’ailleurs, de n’importe quelle saison de cette année-là, sur la place Stare Mesto à l’instant où le squelette brandit sa faux et agite son sablier. Il se serait trouvé au sein d’une foule dense, intense, pressante, au milieu de bras tendus, non en signe de protestation mais juste pour photographier la scène qui se joue et se rejoue au cadran de l’horloge depuis plusieurs siècles en toutes circonstances : le défilé des douze apôtres qu’ouvre Saint-Pierre et que le squelette supervise avec une attention désinvolte.

Aurait-il écrit un poème sur ce théâtre mécanique, le poète, en 2008 ?
Je ne suis pas poète ou alors parfois sans m’en rendre vraiment compte mais tout comme lui, en février 1978, je m’étais trouvée seule à midi sonnant devant l’horloge astronomique de Maître Janusz qui paraît-il n’aurait fait que remanier l’œuvre que Nicolas de Kadau avait réalisé. Les ors solaires s’étaient ternis et les apôtres accomplissaient leur rituel sans conviction rien que pour moi, j’étais pourtant une spectatrice enthousiaste. C’était un autre temps, un autre siècle, il faisait froid, les rues de la vieille ville restaient silencieuses, sombres. Elles retenaient leur souffle pour éviter de se faire remarquer. La place faisait grise mine, les bâtiments dissimulaient leurs attraits sous un voile de poussières occultes. La ville semblait endormie sous le coup de quelques charmes jetés du château par une fée mécontente. Quelques rares silhouettes emmitouflées dans d’épais manteaux, fantômes d’eux-mêmes, pressaient le pas. Jean Hus, longue silhouette, debout sur son socle bien qu’entouré des combattants de Dieu, était morose et s’ennuyait ferme.

Il s’était passé trente ans, le sort avait été conjuré, la ville s’était réveillée, appelée une nouvelle fois à un nouveau destin et la marée humaine qui se dirigeait vers l’hôtel de ville me paraissait irréelle. Entre le souvenir et cette apparente vision, la transition était trop brutale pour être authentique. J’avais beau avoir été prévenue, je restais incapable de raisonner cette contradiction, cette aporie. Je prenais pour un mirage ce que je voyais mais ce n’en était pas un. Je souhaitais me retrouver seule à nouveau sur cette place sans y parvenir même en fermant les yeux. J’étais même prête à pardonner aux apôtres leur manque d’allant. J’avais beau poussé le désir à son extrême, personne ne disparaissait même par enchantement.

L’heure allait sonner. En attendant chacun occupait cet espace temporel en se photographiant mutuellement devant le bâtiment tentant d’englober dans le viseur, le photographié prenant la pose inspirée comme il se doit et l’horloge ce qui, parfois, obligeait le photographe à quelques contorsions pour réussir son cadrage. Sur l’horloge médiévale, Le soleil tournait autour de la terre et cette conception géocentrique de l’univers ne semblait gêner personne. Après tout, les relations entre la terre et le soleil n’étaient pas la préoccupation majeure de l’instant. La foule gonflait de minute en minute, bruyante, agitée, fébrile puis elle se figeait soudain tendue, tournée vers les fenêtres où les apôtres allaient faire leur brève tour de piste. Les photographes étaient aux anges et mitraillaient à tout va.

Puis, comme elle était venue, la foule se dispersait, se disloquait, s’en allait vers d’autres attractions qu’elle prendrait en photos. 58 minutes plus tard, la place serait à nouveau envahie par une autre foule et tout recommencerait. Jan Hus avait retrouvé sa raison d’être. Il contemplait sereinement cette agitation cyclique. Le martyr de la Réforme qui plaçait la bible au-dessus des lois humaines avait fière allure. Il tenait son rôle de symbole de l’identité nationale avec d’autant plus de sérieux qu’il faisait l’objet d’une attention soutenue de la part des hordes qui venaient le contempler. Le prédicateur ne pouvait voir les sgraffites de la maison dite « A la minute » où les scènes mythologiques et bibliques l’auraient réconforté les jours d’ennui, les soirs d’hiver, mais la modernité l’accaparait tant et si bien qu’il lui arrivait même d’oublier les Saintes Ecritures.

Autre temps, autre tempo, sur le plateau de Letna qui borde la Vltava, le gigantesque métronome battait le rythme lancinant d’une époque plus entreprenante. Il semblait sans âme, il faut dire pour sa défense qu’il a remplacé le monument à Staline qui a sinistrement dominé la ville entre 1955 et 1962. 15,5 mètres de haut et 22 mètres de long, l’hommage était à la taille de la crainte que cet homme inspirait. Il s’accrochait si bien le bougre avec les huit hommes qui lui tenaient compagnie, la moitié, représentant le peuple soviétique et les quatre autres, le peuple tchèque qu’il a fallu les dynamiter pour en être débarrassé. Le sculpteur du petit père des peuples, Otokar Svec, se suicida le lendemain de l’inauguration de son œuvre. Il n’est pas si simple de succéder à ce sombre individu et le métronome s’en tirait plutôt bien.

Ici, aucune foule ne prenait le temps de grimper voir l’instrument. Nous étions quatre à observer ses oscillations régulières, nous avions le privilège d’un point de vue qui embrasse la cité vltavine. Le parc de Letna n’attendait personne mais il s’était malgré tout fait une beauté au cas où quelques groupes de joyeux visiteurs seraient venus arpenter ses allées. Seuls les cars délestés de leurs passagers patientaient dans un coin. Un énorme chantier suggérait un parking souterrain mais certains le disaient destiné à accueillir un aquarium. Juste en face des grues, le stade du Sparta dont la renommée footballistique n’était pas assez prestigieuse pour attirer le moindre touriste footeux quoique de temps à autre, un supporter plus motivé que les autres s’aventurait jusqu’à la grille où le vigile l’expédiait aussitôt à la minuscule boutique du fan club. La ville exprimait ici une modernité bruyante par des embouteillages et des travaux,… face besogneuse de la cité qui veut se mettre au diapason d’un temps présent qui n’a pas le temps de flâner. Nous avons bien tenté de n’en faire qu’à notre tête en poursuivant notre chemin tranquillement mais la rue nous repoussait sans cesse par manque de trottoirs, il fallait aussi slalomer entre les voitures pour traverser, le combat était inégal, nous avons rendu les armes. Un tramway bienveillant nous a cueilli à son bord pour nous conduire en des lieux plus hospitaliers.

Ces temporalités signaient une certaine duplicité de Prague qui dévoile sans pudeur, son passé et tente de dissimuler ses projets moins romanesques. A la limite de la schizophrénie dans certains quartiers, la cité conserve malgré tout un charme indéfinissable mêlant les musiques du temps présent et des temps anciens sans trop de fausses notes.
Avril 2008

mercredi 25 juin 2008

Le dentiste de Santa Cruz de Tenerife

Au port de pêche de Santa cruz de tenerife, les voiliers se préparaient à la traversée de l’Atlantique. Il faisait chaud. Le mois d'octobre touchait à sa fin. L’ambiance dans la communauté des vagabonds des mers était débridée, euphorique. Nous parlions espagnol, français, anglais mélangeant allégrement les trois langues, y ajoutant les mains pour mieux nous comprendre. Les préparatifs étaient une affaire sérieuse. Mieux valait ne rien négliger. Un petit tour chez le dentiste pouvait s’avérer utile.

Mes voisins étaient de malicieux suédois, de sympathiques britanniques, de discrets helvètes et, formant de loin le groupe le plus nombreux, de tumultueux français. Notre communauté de navigateurs au long cours, aventuriers du vent et intrépides solitaires de la première mini-transat qui devaient se lancer dans la traversée de l’Atlantique le 12 novembre 1977, comptait également un élégant américain et même un sombre polonais qui s’était installé un peu à l’écart, le long des flancs d’un chalutier russe. La flotte russe que tous, nous soupçonnions d’être constituée de bateaux–espions occupait le quai sud, les navires coréens accostaient au quai nord près des docks. Restait aux pêcheurs locaux la possibilité de décharger leurs prises le long d’une petite portion de quai près d’un vieux rafiot espagnol rouillé qui terminait ses jours en servant d’abri et de ponton aux pécheurs à la ligne qui, le dimanche taquinaient les quelques malheureux poissons égarés dans les eaux portuaires.

La plupart d’entre nous, préparait activement la traversée de l’Atlantique. Les concurrents de la première mini transat, peaufinaient à l’extrême les détails de leur traversée. Sur tous les voiliers qu’ils soient de valeureux coursiers ou d’insouciants nomades, chacun s’affairait aux réglages, réparations, installations et tests de matériel. Les plus grands voiliers étaient à quai, les autres, s’amarraient à leur couple par taille décroissante. L’ambiance était festive tout autant que laborieuse. Il était hors de question de bâcler les préparatifs. La navigation hauturière ne s’improvise pas et la mer ne se laisse jamais apprivoiser. Si le matériel se trouvait au centre de toutes les préoccupations, il n’était pas plus envisageable de négliger la santé des marins. Imaginez donc, une rage de dents au milieu de l’océan, à des journées de navigation de tout service dentaire. Personnellement, je ne voulais pas du tout l’imaginer et pourtant, je pouvais la pressentir et même la ressentir par une anticipation qui n’avait rien à voir avec une vision extralucide mais qui sourdait, tout simplement, d’une douleur encore floue mais persistante irradiant d’une dent de sagesse ayant décidé de ne plus répondre à son appellation.

En quête d’un navigateur ayant tâté de la fraise dans le cabinet aseptisé d’un dentiste du cru, je demandais aux uns et aux autres si, par hasard autant que par malchance, l’un d’entre eux avait vécu cette intéressante expérience. Sur le Cordula, battant pavillon suédois, je dénichais enfin un témoin de seconde main, Gunnar, spécimen blond aux yeux bleus, qui avait rencontré un homme ayant affronté cette épreuve. Il accepta de me transmettre le récit entendu d’un arrachage de dent chez un praticien de l’île de la Gomera. Mais c’est bien à contre cœur qu’il acceptait de me conter cet épisode car prétendait-il mieux valait ne rien savoir à l’avance. Son récit était dantesque, pas d’anesthésie, une grosse pince noire, la dent qui s’accroche à ses racines qui ne veulent rien savoir d’un déracinement, du sang qui coule à flot. Un scénario gore à faire frémir surtout si l’on doit tenir le rôle principal de l’histoire. Mais pour me réconforter, Gunnar m’assurait qu’il garderait pour le grand jour, une excellente bouteille de whisky afin que j’en ingère plusieurs verres qui compléteraient une désinfection autant qu’ils me soulageraient des affreuses douleurs dont je souffrirais obligatoirement après l’opération.

Rendez-vous pris, dans un cabinet dentaire de la ville de Santa Cruz de Tenerife, décidée mais angoissée à l’idée de ce mauvais moment à passer, je prends le mors aux dents et me voilà dans la salle d’attente feuilletant les revues people qui traînaient sur la table basse, rien de dépaysant jusque là. Aucun cri ne s’échappait de la pièce d’à côté dans laquelle officiait le patricien. Les patients ne ressortaient pas sur un brancard et semblaient ne présenter aucun symptôme d’extrême souffrance. A mon tour de pénétrer dans l’antre de l’enfer, le dentiste n’avait rien de diabolique, l’homme côtoyait la cinquantaine, cheveux rares et grisonnants, petit abdomen saillant du bon vivant qui tendait gentiment sa blouse blanche vers l’avant. Il a écouté mon problème avec le sérieux que lui confère sa fonction, a examiné l’objet du délit, a rendu son implacable verdict, arrachage immédiat. L’assistante, une blonde décolorée qui affichait un air blasé devant tant d’horreurs buccales, préparait les instruments qui ressemblaient singulièrement à ceux que je connaissais déjà en France. Une seringue s’approcha dangereusement de mes gencives. L’anesthésiant fit son effet, ça craquait sous la pince, la dent sortait par petits morceaux, le désagrément était mineur. Je me retrouvais amputée de ce bout de moi-même sans aucun regret et très très soulagée. Munie d’une boite d’antibiotiques, retour euphorique vers le port où je comptais bien, malgré l’absence totale de douleurs profiter de l’offre généreuse de Gunnar contre lequel je gardais une dent pour m’avoir menti comme un arracheur de dents.
Je l’assurais d’affreuses douleurs en lui expliquant que le récit qu’il colportait, était grandement sous estimé dans l’horreur et que seuls quelques verres de ce liquide ambré dont il m’avait vanté les mérites pourraient me soulager. Qui a bu boira c’est bien connu et la soirée n’a pas démenti ce dicton populaire. Je n’en conserve qu’un souvenir assez brumeux et je serai bien en peine de dire comment j’ai pu regagner mon voilier Athanor sans tomber à l’eau mais les dieux veillent souvent sur les marins éméchés. Par contre, je conserve parfaitement en mémoire, un lendemain cuisant avec des pulsations amples au niveau de la boite crânienne ainsi que des sensations houleuses dans la région stomacale et il aurait été bien injuste de ma part d’imputer cet état vaseux aux soins dentaires. Gunnar n’était pas en meilleur état mais lui, il craignait plus que tout depuis hier d’être obligé de se rendre chez le dentiste dans une île des Canaries. Quelques mois plus tard, de l’autre côté de l’océan, j’ai à nouveau rencontré l’équipage du Cordula dont le voilier mouillait dans le port de Trinidad. La ville célébrait le carnaval et Gunnar, comme tous les marins venus s’échouer ici, continuait à mordre la vie à belles dents. Nous avons a nouveau trinquer mais à nos retrouvailles cette fois.
Octobre 1977

samedi 21 juin 2008

I : Îles


L’îlot au milieu des flots, dans son insularité salutaire
Attend le bourlingueur sur ses plages éphémères.

Les îles, navires immobiles, que le vent chante et enchante. Définitivement ancrées au milieu des océans, esseulées ou en colliers, bijoux marins courtisés par les vagues, elles embarquent l’imaginaire vers des paradis égarés.

Il est des îles prétentieuses qui se prennent pour des continents et d’autres, modestes qui se font à peine remarquer pour rester solitaires.

Il est des îles merveilleuses au regard que la perfection de cartes postales rend ennuyeuses et monotones.

Il est des îles ingénues sur lesquelles les enfants déposent leurs songes de flibustiers.

Il est des îles bafouées, piétinées, défigurées auxquelles il ne reste que des larmes marines pour croire encore à leur existence.

Convoitises d’aventuriers - apprentis Robinson - les îles, cocons d’exotisme, attirent les êtres en proie au syndrome du retour aux sources.

Bouts du monde singuliers sur lesquels, chacun croit renaître à lui-même. Ces univers miniatures, pièces de terre ourlées par les marées dans le vide de l’horizon où le temps se suspend, recomposent pour chaque voyageur le mythe de la création et de l’innocence.

vendredi 20 juin 2008

Polynésie : on a gagné !

Maupiti, samedi, beaucoup de familles étaient parties passer la journée sur les motus. La famille Eri chez qui j’avais pris une chambre, embarquait glacières, boite à outils, bidons d’eau, seaux et autres objets dans le bateau de pêche sur lequel le père officiait durant la semaine. Tepoe, la belle sœur et son mari Anapa, construisaient une pension sur le motu Auira, la maison d’habitation était terminée, l’électricité branchée sur panneaux solaires et ce jour-là était consacré à la peinture. Sur l’île, l’équipe de rugby de Bora Bora rencontrait cet après midi-là, celle de Maupiti, un match amical et animé. Le terrain était en plein soleil bordant le lagon. Les supporters pouvaient toujours aller se baigner lorsqu’ils ne supportaient plus la chaleur. Match à suspense où l’équipe de Bora l’a emporté à 22 à 20 pour Maupiti avec un essai collectif , une transformation et cinq pénalités de Moana.

Ne croyez pas que j’étais devenue spécialiste de ce sport, je n’avais même pas assisté au match. J’en avais juste entendu parler suffisamment longtemps pour être rentrée avec les vainqueurs à Bora par le Maupiti express. Les joueurs et leur fan club étaient arrivés au port dans le truck qui servait habituellement aux transports scolaires. Ils portaient des colliers de fleurs de tiaré qui embaumaient la cabine. L’un deux jouait du ukulele, l’entraîneur dispensait bons et mauvais points aux sportifs, les bières sortaient d’une glacière. L’ambiance était festive. Nos joyeux drilles parodiaient une chanson du cru « J’ai un problème dans ma plantation pourquoi rien ne grandit » qui devenait « J’ai un problème dans mon pantalon pourquoi rien ne grossit ». Ces rugbymen quel humour ! Il leur a été beaucoup pardonnés car ils étaient beaux, superbement tatoués et m’offraient des colliers de fleurs.
Le silence s’est établi solennel lorsque le Maupiti s’est engagé dans la passe Te Area. Etroite et dangereuse, elle ressemble à un chaudron de sorcière, bouillonnant et maléfique. La moindre fausse manœuvre aurait jeté l’embarcation sur la couronne récifale et aurait été immédiatement réduite en miettes. L’Alizé soufflait depuis plusieurs jours, la mer était formée, le bateau ruait un peu, nous étions en haute mer. Un grain s’annonçait, le vent a forci, la mer s’est encore creusée. Mais rien ne semblait ralentir le Maupiti express que le pilote menait comme une brute quelque soit le temps. Aucune délicatesse, il filait droit devant, ne négociait jamais les vagues et ne réduisait pas la vitesse. La coque était maltraitée, les passagers aussi. Les sportifs faisaient moins les fiers, ils sont tous rentrés dans la cabine, nous sommes restés quatre irréductibles à l’extérieur.

A peine, le bateau engagé dans le lagon de Bora, les athlètes repointèrent leur nez dehors et se remirent à chanter et à boire. La troisième mi-temps s’annonçait bien. Ils se ruèrent sur le quai à la rencontre de leurs amis et de leurs familles. Rosina m’attendait dans la Mitsubichi, nous nous sommes offerts un apéro avant de rentrer. A la maison, Vatea, infirmière, ne travaillait pas ce soir-là, Mohina sa belle-soeur se reposait dans une chaise longue. 7 mois de grossesse, sur son ventre proéminent, le tatouage de l’oiseau se dilatait joliment sur fond de coucher de soleil.
Mars 2003