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dimanche 19 juillet 2009

Coupe de cheveu à la mode soviétique


Santa Cruz de Ténériffe, port de pêche.
Seul bar à la ronde : une baraque en planche en plein centre du terrain vague qui longeait le môle, quatre tables sur le devant et trois à l’intérieur près d’un comptoir bancal. Un homme qui semblait revenu de tout et collait bien à ce paysage désolé faisait tourner l’affaire. Il nous allait bien ce troquet posé là, au milieu de nulle part. Nous n’avions pas le choix d’ailleurs, à moins de parcourir cinq kilomètres pour aller en ville boire une bière fraîche. La chaleur troublait l’air en vagues ondoyantes dans lesquelles tourbillonnait la poussière. De l’océan, tout proche, nous n’entendions que la musique, le port nous tournait le dos. L’établissement se voulait terrestre.

Ce jour-là, l’équipage d’un chalutier russe occupait toutes les tables de ce café improbable. Les marins soviétiques sortaient rarement. Tous leurs bateaux étaient suspectés de pratiquer l’espionnage en plus de la pêche. C’était une probabilité forte. Le monde se divisait encore en deux blocs bien distincts : Est et Ouest.

Nous prêtions à ces hommes des histoires peu communes et des activités indicibles sans bien savoir lesquelles. Certains soirs, à la nuit tombée, une projection rassemblait l’équipage sur le pont : films en noir et blanc dont la pellicule rayée semblait ne plus en pouvoir. De ce que nous en apercevions depuis le quai, il ne s’agissait ni d’une histoire d’amour ni d’un récit d’aventure mais d’une fable guerrière façon réalisme socialiste, le pire du genre.

Il restait deux chaises libres en bout de table et nous fûmes conviés à nous joindre au groupe qui l’occupait. De l’art de boire à la russe, nous avions déjà expérimenté les effets avec une comtesse - du moins à ce qu’elle affirmait et nous trouvions romantique de la croire – slave, échouée à Paris qui nous servait de la vodka dans de grands verres qu’elle remplissait consciencieusement à ras bord. Une soirée en sa compagnie promettait des lendemains qui déchantent mais sa verve mise au service de récits pittoresques valaient bien ces inconvénients.

Les marins avaient commandé de la liqueur de banane qu’ils mélangeaient avec la vodka, cuvée spéciale chalutier. La boisson étaient à notre goût. Verre après verre, les échanges, un peu heurtés dans les premiers temps, se firent de plus en plus animés, en anglais et en gestes. Un officier - nous lui avions attribué ce grade pour sa maitrise de la langue anglaise mais aussi parce qu’il buvait peu et nous supposions qu’il avait en charge le bon déroulement de cette échappée terrestre - traduisait parfois nos propos, il s’appelait Dimitri. J’ai oublié comment nous en étions venus à parler coiffure et chevelure à raccourcir avant la traversée de l’Atlantique. L’un de nos compagnons de tablée affirmait être l’homme de l’art et de la providence, coiffeur du bord qui a immédiatement proposé ses services pour tailler la généreuse tignasse bouclée de mon compagnon.

L’aventure c’est l’aventure ! Au pied de la passerelle, attendant l’autorisation de monter à bord du chalutier - qu’elle paraissait étroite et longue cette planche alors que le sol se dérobait un peu sous nos pas et que le paysage vacillait - le filet placé entre le bateau et le quai prenait tout son sens, je me demandais si tout cela était bien raisonnable. La curiosité l’emporta. Monter à bord d’un chalutier russe, nous allions faire des jaloux. Entassés dans une cabine, un énorme tas de crevettes sur la table et de la bière russe dans un pichet, la dizaine d’hommes rigolards au milieu desquels je me tenais, observait l’affaire avec attention. Mémorable séance. La coupe de cheveu valait le déplacement. Et clic et clic, les mèches se détachaient et tombaient en silence. Les verres se remplissaient, se vidaient, se remplissaient à nouveau. Profil droit. Commentaires entrecoupés de rires. Profil gauche. Deuxième pichet de bière. Crevettes craquantes. Enfin, l’homme de l’art contempla son œuvre et la déclara parfaite. Cheveu ras sur les côtés, touffu, bouclé et dense au sommet du crâne. L’effet surprenait et prêtait à sourire.

Dimitri, l’officier nous offrit un petit tour de chalutier, mais tout petit. La salle des machines était d’une étonnante propreté. A l’instant de redescendre vers le quai, périlleuse épreuve, j’ai dû concentrer mes efforts pour viser le quai, mon orgueil aurait trop souffert d’une chute dans les filets. Il n’en a rien était, mon honneur était sauf. Quelques jours plus tard, Dimitri est venu boire un café sur Athanor, notre voilier. Les slaves, incurables romantiques ! Nous avons échangé nos bonnets rouge contre bleu et pour un peu nous en serions venus aux larmes. Plus tard, l’étrave du chalut s’est écartée du quai pointant son nez vers le large. Dimitri allait retrouver sa femme et ses enfants. Dominique avait un océan devant lui et ses cheveux trouveraient bien le temps de repousser pendant la traversée. Il fut la risée de la communauté des navigateurs jusqu’au départ mais ne s’en soucia guère et rit plus souvent qu’à son tour… L’océan s’en souvient encore ….
novembre 1977

dimanche 21 septembre 2008

El Morro,village aux cent visages

Carupano, nous offrait une porte d’entrée au Venezuela. Nous retrouvions la mer Caraïbe après une semaine de navigation plutôt calme en Atlantique. Les vents et les courants nous avaient gentiment poussés depuis Paramaribo et le soleil nous suivait comme notre ombre. Nous étions heureux d’être arrivés à bon port et nous tentions de déchiffrer le paysage que nous offrait ce mouillage. Des bateaux de pêche désertés, un voilier silencieux, la silhouette d’une petite ville tranquille dont les bâtiments ne s’élevaient pas très haut et quelques personnes qui animaient ce tableau bien paisible. L’après midi touchait à sa fin.

Nuage, se dandinait sur son ancre. Nous attendions patiemment la visite des autorités portuaires qui nous délivreraient le droit d’entrer officiellement sur le territoire, d’aller en ville nous dégourdir les jambes, de nous poser à une terrasse de café pour y savourer le temps qui passe devant une cerveza. Seule Kou’men, jouait l’indifférente. Elle avait entrepris un nettoyage minutieux de son pelage qui s’adaptait de mieux en mieux au climat après avoir laissé au fil des flots une grande partie de la fourrure fournie acquise au Cap Horn qui l’avait alors protégée du froid mais l’avait faite grandement transpirer lors de la remontée vers les tropiques et l’équateur.

Aucun képi ne montrait le bout de sa visière à croire que les fonctionnaires vénézuéliens avaient déjà fini leur journée de labeur. Nous avons regardé le soleil qui se couchait si rapidement sous ces latitudes. Pas de moustique importun et la promesse d’une nuit de sommeil complète, une soirée idyllique.

Le lendemain matin, à peine les autorités repartis, à nous la ville. Le marché tenait ses promesses de produits frais, colorés et odorants. La carte des jus de fruits frais d’un bar croisé sur notre route offrait un choix étendue. C’est là que je testais le mélange carotte-orange, une révélation. Carupano, n’offrait pas d’attrait particulier mais parcourir la ville n’était pas sans intérêt : une ambiance aisée sans plus, apaisée en plus.

Le jour d’après, nous quittions le port de Carupano pour mettre le cap sur El Morro. A flanc de montagnes, ce petit village de pêcheurs voyait le ciel parcouru en tous sens d’oiseaux marins. Les oiseaux dont les pêcheurs suivaient le vol pour ramener le poisson. Pélicans, frégates, mouettes leur indiquaient les lieux de pêche. D’un geste ample, ils lançaient l’épervier qui retombait en s’ouvrant élégamment sur la mer emprisonnant leurs proies luisantes et frétillantes qu’ils ramenaient à bord. Ce rituel se reproduisait jusqu’à ce que le soleil frôle l’horizon. Les pêcheurs rentraient alors et il y en avait toujours un pour déposer à bord de Nuage quelques unes de ses prises.
Les pélicans étaient légion, beaucoup se laissaient dériver autour du bateau. En vol lorsqu’il repérait des poissons, il plongeait en tournoyant, bec en avant, disparaissait dans l’eau un instant avant d’en ressortir la poche du bec gonflée de laquelle sortaient une ou plusieurs queux de poissons. Nous pouvions les observer à loisir, ils n’étaient pas farouches.

El morro, situé sur un promontoire rocheux relié par un isthme de terre, s’étirait le long de quelques rues jonchées de tas d’ordures qui côtoyaient, comme pour les narguer, de belles américaines, l’essence ne coûtaient que 18 centimes le litre. Nous comptions encore en francs. Le cinéma changeait de programme tous les soirs, deux bolos, la place, la salle la moins chère du pays. Plus loin, le bistrot était uniquement occupé par de vigoureuses femmes qui n’avaient pas l’air de s’en laisser compter. Au milieu de la rue, un cochon peu avenant et de taille respectable nous faisait face. Peu coutumier des humeurs de l’animal, nous avons préféré rebrousser chemin. Garçons et filles, en uniforme, sortaient au même moment de l’école semant un joyeux désordre sur leur passage. Sur la plage, certains enfants se baignaient au milieu des détritus. A quelques pas, sur le sable, le cadavre d’un porc éventré faisait le régal des urubus qui se disputaient allégrement les meilleurs morceaux. L’oiseau n’est pas très élégant et comme tout charognard, il n’attire pas la sympathie mais il prend son rôle de nettoyeur très au sérieux.
Dans l’épicerie régnait un désordre tel, qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits. L’homme qui la gérait, était un poète et un inventeur. Visage rieur et regard malicieux, la tête pleine d’engins tarabiscotés, il avait déjà réalisé un hélicoptère en boites de conserve vides. L’engin s’était élevé de plusieurs mètres avant de choir abruptement. Au moment où nous le rencontrions, il travaillait au projet d’une embarcation dont j’ai eu le plus grand mal à comprendre le principe. Il apprenait le français et sa curiosité semblait insatiable. Il voulait tout savoir de la France, du bateau, des voyages et déjà la nuit envahissait les rues. La pénombre avait fait sortir les rats qui se baladaient tranquillement sur les étagères de la boutique pour s’y ravitailler. Le propriétaire ne s’en souciait guère, il avait bien d’autres chats à fouetter.

C’est en ce lieu improbable que nous avons fait la connaissance de Pierre et Florence, installés à la pointe du Venezuela, en face de Trinidad. Ils semblaient avoir découvert là, le paradis terrestre, de Charly et Josette portant Brutus, un chiot de quelques jours dans ses bras, qui avaient entrepris d’élever quelques animaux bravant l’hostilité des autochtones et les tracasseries de l’administration et de Véronique et Loïc qui voulaient se lancer dans la pêche et se trouvaient confrontés à des fonctionnaires zélés, voire tatillons. Tant de français en un lieu si minuscule relevaient de l’invraisemblable.

Nous avons bu une bière puis deux puis trois et terminé la soirée à bord pour échanger nos destins jusqu’au milieu de la nuit. Le lendemain, le car nous a conduites à Carupano pour un tour au marché. Au retour, le chauffeur s’est détourné de son chemin pour me conduire à la poste. Je n’avais fait que lui demander quel était l’arrêt le plus proche du bâtiment. Il arrêta le bus et tenu même à m’accompagner au guichet. Je n’en demandais pas tant, j’étais même un peu gênée par tant d'attention. Le bus occupait toute la chaussée et les voitures qui le suivaient ont dû patienter. A quoi tiennent les embouteillages parfois ! A bord, personne ne s’est offusquée de cette modification de parcours, l’ambiance était bon enfant, rires aux éclats et discussions serrées.

Le dernier soir au village nous a réuni chez notre épicier préféré, nous nous sommes assis sur le trottoir pour siroter un jus de corossol. Un pêcheur a entrepris de me donner une leçon d’histoire. Il y était question de Christophe Colomb, de Simon Bolivar, du général Sucre. De ce dernier, il avait en tête qu’il avait mis fin à la guerre d’indépendance et il disait « el general Antonio Jose de Sucre es el mas grande general del mundo » il avait un peu bu et répétait la leçon encore et encore en se rapprochant un peu plus de moi à chaque fois. A la fin, il a même utilisé les mains pour que ses propos me rentrent mieux dans la tête. J’ai dû prendre congé de ce professeur zélé avec une grande diplomatie pour ne pas le froisser. Au comptoir, un type ivre souffrant d’un strabisme accentué, poussait des hurlements et nous interpellait successivement Anne et moi en nous appelant « mi amor » mais comme il louchait, nous ne savions jamais à laquelle de nous deux il s’adressait.

Nous avons fini par rentrer après avoir fait nos adieux à la ronde. Juan, l’épicier nous avait offert son plus beau sourire et des jus de corossol. Le lendemain nous appareillions encore tout ébaubis par tant de rencontres insolites dans un si petit village.
Octobre 1979

mercredi 25 juin 2008

Le dentiste de Santa Cruz de Tenerife

Au port de pêche de Santa cruz de tenerife, les voiliers se préparaient à la traversée de l’Atlantique. Il faisait chaud. Le mois d'octobre touchait à sa fin. L’ambiance dans la communauté des vagabonds des mers était débridée, euphorique. Nous parlions espagnol, français, anglais mélangeant allégrement les trois langues, y ajoutant les mains pour mieux nous comprendre. Les préparatifs étaient une affaire sérieuse. Mieux valait ne rien négliger. Un petit tour chez le dentiste pouvait s’avérer utile.

Mes voisins étaient de malicieux suédois, de sympathiques britanniques, de discrets helvètes et, formant de loin le groupe le plus nombreux, de tumultueux français. Notre communauté de navigateurs au long cours, aventuriers du vent et intrépides solitaires de la première mini-transat qui devaient se lancer dans la traversée de l’Atlantique le 12 novembre 1977, comptait également un élégant américain et même un sombre polonais qui s’était installé un peu à l’écart, le long des flancs d’un chalutier russe. La flotte russe que tous, nous soupçonnions d’être constituée de bateaux–espions occupait le quai sud, les navires coréens accostaient au quai nord près des docks. Restait aux pêcheurs locaux la possibilité de décharger leurs prises le long d’une petite portion de quai près d’un vieux rafiot espagnol rouillé qui terminait ses jours en servant d’abri et de ponton aux pécheurs à la ligne qui, le dimanche taquinaient les quelques malheureux poissons égarés dans les eaux portuaires.

La plupart d’entre nous, préparait activement la traversée de l’Atlantique. Les concurrents de la première mini transat, peaufinaient à l’extrême les détails de leur traversée. Sur tous les voiliers qu’ils soient de valeureux coursiers ou d’insouciants nomades, chacun s’affairait aux réglages, réparations, installations et tests de matériel. Les plus grands voiliers étaient à quai, les autres, s’amarraient à leur couple par taille décroissante. L’ambiance était festive tout autant que laborieuse. Il était hors de question de bâcler les préparatifs. La navigation hauturière ne s’improvise pas et la mer ne se laisse jamais apprivoiser. Si le matériel se trouvait au centre de toutes les préoccupations, il n’était pas plus envisageable de négliger la santé des marins. Imaginez donc, une rage de dents au milieu de l’océan, à des journées de navigation de tout service dentaire. Personnellement, je ne voulais pas du tout l’imaginer et pourtant, je pouvais la pressentir et même la ressentir par une anticipation qui n’avait rien à voir avec une vision extralucide mais qui sourdait, tout simplement, d’une douleur encore floue mais persistante irradiant d’une dent de sagesse ayant décidé de ne plus répondre à son appellation.

En quête d’un navigateur ayant tâté de la fraise dans le cabinet aseptisé d’un dentiste du cru, je demandais aux uns et aux autres si, par hasard autant que par malchance, l’un d’entre eux avait vécu cette intéressante expérience. Sur le Cordula, battant pavillon suédois, je dénichais enfin un témoin de seconde main, Gunnar, spécimen blond aux yeux bleus, qui avait rencontré un homme ayant affronté cette épreuve. Il accepta de me transmettre le récit entendu d’un arrachage de dent chez un praticien de l’île de la Gomera. Mais c’est bien à contre cœur qu’il acceptait de me conter cet épisode car prétendait-il mieux valait ne rien savoir à l’avance. Son récit était dantesque, pas d’anesthésie, une grosse pince noire, la dent qui s’accroche à ses racines qui ne veulent rien savoir d’un déracinement, du sang qui coule à flot. Un scénario gore à faire frémir surtout si l’on doit tenir le rôle principal de l’histoire. Mais pour me réconforter, Gunnar m’assurait qu’il garderait pour le grand jour, une excellente bouteille de whisky afin que j’en ingère plusieurs verres qui compléteraient une désinfection autant qu’ils me soulageraient des affreuses douleurs dont je souffrirais obligatoirement après l’opération.

Rendez-vous pris, dans un cabinet dentaire de la ville de Santa Cruz de Tenerife, décidée mais angoissée à l’idée de ce mauvais moment à passer, je prends le mors aux dents et me voilà dans la salle d’attente feuilletant les revues people qui traînaient sur la table basse, rien de dépaysant jusque là. Aucun cri ne s’échappait de la pièce d’à côté dans laquelle officiait le patricien. Les patients ne ressortaient pas sur un brancard et semblaient ne présenter aucun symptôme d’extrême souffrance. A mon tour de pénétrer dans l’antre de l’enfer, le dentiste n’avait rien de diabolique, l’homme côtoyait la cinquantaine, cheveux rares et grisonnants, petit abdomen saillant du bon vivant qui tendait gentiment sa blouse blanche vers l’avant. Il a écouté mon problème avec le sérieux que lui confère sa fonction, a examiné l’objet du délit, a rendu son implacable verdict, arrachage immédiat. L’assistante, une blonde décolorée qui affichait un air blasé devant tant d’horreurs buccales, préparait les instruments qui ressemblaient singulièrement à ceux que je connaissais déjà en France. Une seringue s’approcha dangereusement de mes gencives. L’anesthésiant fit son effet, ça craquait sous la pince, la dent sortait par petits morceaux, le désagrément était mineur. Je me retrouvais amputée de ce bout de moi-même sans aucun regret et très très soulagée. Munie d’une boite d’antibiotiques, retour euphorique vers le port où je comptais bien, malgré l’absence totale de douleurs profiter de l’offre généreuse de Gunnar contre lequel je gardais une dent pour m’avoir menti comme un arracheur de dents.
Je l’assurais d’affreuses douleurs en lui expliquant que le récit qu’il colportait, était grandement sous estimé dans l’horreur et que seuls quelques verres de ce liquide ambré dont il m’avait vanté les mérites pourraient me soulager. Qui a bu boira c’est bien connu et la soirée n’a pas démenti ce dicton populaire. Je n’en conserve qu’un souvenir assez brumeux et je serai bien en peine de dire comment j’ai pu regagner mon voilier Athanor sans tomber à l’eau mais les dieux veillent souvent sur les marins éméchés. Par contre, je conserve parfaitement en mémoire, un lendemain cuisant avec des pulsations amples au niveau de la boite crânienne ainsi que des sensations houleuses dans la région stomacale et il aurait été bien injuste de ma part d’imputer cet état vaseux aux soins dentaires. Gunnar n’était pas en meilleur état mais lui, il craignait plus que tout depuis hier d’être obligé de se rendre chez le dentiste dans une île des Canaries. Quelques mois plus tard, de l’autre côté de l’océan, j’ai à nouveau rencontré l’équipage du Cordula dont le voilier mouillait dans le port de Trinidad. La ville célébrait le carnaval et Gunnar, comme tous les marins venus s’échouer ici, continuait à mordre la vie à belles dents. Nous avons a nouveau trinquer mais à nos retrouvailles cette fois.
Octobre 1977

dimanche 1 juin 2008

Perles de mer : escale insolite aux Chagos



1973, au lendemain du départ du navire américain déportant les derniers habitants de l’île de Diego Garcia, la plus grande des îles de l’archipel des Chagos situé au milieu de l’océan indien, qui devenait une base américaine, Daniel et Danièle, deux Canadiens partis en voyage de noce autour du monde débarquent de leur voilier "Idiot wind" sur l’île désertée.

Pépita et Lolita étaient sur un bateau mais aucune des deux ne tombaient à l’eau car elles avaient toutes deux la patte marine après plusieurs années de navigation. Aux heures chaudes, elles restaient affalées sur le roof, à l’ombre du tau, profitant du moindre souffle d’air pour aérer leur épaisse fourrure qu’elles portaient comme d’authentiques élégantes qui auraient voulu à tout prix s’afficher dans leurs plus beaux atours quelles que fussent les circonstances. "Idiot wind", un sloop de dix mètres, amarré au milieu du fleuve Maroni face à la ville de saint Laurent du Maroni, frémissait à peine sous l’imperceptible brise. Il battait pavillon canadien. A son bord, en plus des deux félins velus et vautrés sur le pont, deux voyageurs au long cours, Daniel et Danièle installés dans le cockpit jouissaient de la vie avec délice, feuilletant quelques revues artistiques ou laissant leur esprit vagabonder au fil du fleuve. Ils arrivaient de Belém do Para au Brésil et poursuivaient tranquillement leur remontée vers le Nord après neuf années passées à boucler le tour du monde. Ainsi, il leur avait fallu neuf rotations de la terre autour du soleil pour accomplir leur voyage de noce autour de la planète. Retour au pays après un périple amoureux qui avait pris son temps et les avait conduits sur tous les océans du globe. Le temps illusoirement suspendu par cette navigation au long cours soudain s’accélérait à l’approche du but ultime et Daniel qui n’avait pas eu l’impression de vieillir en cours de route, sentait brutalement toutes ces années lui tomber dessus. Il frisait une soixantaine réjouissante, elle abordait sereinement la cinquantaine. Les circumnavigateurs se demandaient comment ils allaient pouvoir négocier leur retour. Ils avaient en projet de s’installer dans une ferme et d’élever des moutons mais rien de définitif. Des moutons dont la laine dense formerait comme des vagues ondoyantes sur fond de verts pâturages.

Histoire de prolonger ce temps marin, ils leur arrivaient parfois de raconter une étape étonnante, une rencontre insolite ou une anecdote piquante mais ils restaient discrets sur l’ensemble de leur périple comme s’ils voulaient conserver par-devers eux un trésor de souvenirs afin de ne pas le dilapider trop rapidement. Nos conversations animées nous conduisaient sans effort au cœur des nuits tropicales. Un soir qu’il avait été question des américains et de la guerre au Vietnam contre laquelle Daniel avait largement manifesté en son temps à New-York, ils s’étaient mis à relater une escale qui les avait marqués à tout jamais. En 1973, alors qu’ils sillonnaient l’océan indien, leur navigation les avait amenés à débarquer sur l’île Diego Garcia dans l’archipel des Chagos. Situé au cœur de l’océan indien, cet archipel s’étale sur une superficie de 50 000 km2. Sur le planisphère, les petites taches qui représentent les îles m’ont toujours fait penser aux larmes de l’Inde. Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos, les trois îles principales, appartiennent au Royaume–Uni. Les « deux Daniels » ont accosté sur l’île le lendemain de l’ultime journée d’expropriation des habitants de l’île par les Britanniques. Les îliens avaient eu la nuit pour préparer leurs baluchons avant d’être embarqués contraints et forcés pour les Seychelles et Maurice. Un aller sans retour, leur île avait été louée pour cinquante ans par les Britanniques aux Américains qui allaient y installer une base militaire. Depuis 1966, par la ruse puis par la force, les Anglais avaient vidé l’île de ses habitants. Une déportation en règle malgré une condamnation de l’ONU.

Nos deux pérégrins aventureux ont conservé un souvenir très précis de l’impression d’irréalité qui les a envahies en parcourant les rues de la cité déserte. Les malheureux expulsés n’ayant eu que quelques heures pour empaqueter leurs biens, ont dû se concentrer sur l’essentiel et abandonner sur place, une grande partie de leurs possessions. Les portes restées ouvertes donnaient à voir des cuisines, pour la plupart propres et en ordre, avec parfois casseroles et vaisselle rangées à leur place habituelle - mais il n’y avait plus d’habitude - Le temps de la ville s’était arrêté. Agglomération, toujours fonctionnelle, sans personne pour profiter de ses services. Visitant les maisons, avec une timide angoisse, les deux « Daniels » s’attendaient à chaque instant à voir les propriétaires entrer et leur demander des comptes sur leur présence en ces lieux. Un âne brayait, colis trop encombrant pour être emmené. Plus loin c’était une vache et quelques poules abandonnées à elles-mêmes. Un sentiment d’infinie tristesse se dégageait de ce lieu. La ville frémissait encore de toute l’énergie vitale qu’elle abritait la veille. Devenue une coquille vide, son inexorable dégradation commençait déjà à produire ses néfastes effets. Les jardins offraient des légumes charnus qui n’avaient pas encore eu le temps de subir l’implacable loi de la jungle qui se joue entre les végétaux dès qu’ils peuvent jouir sans entrave de leur croissance naturelle.

Les militaires américains dont le navire était mouillé dans une autre partie de l’île vinrent les trouver pour savoir à qui ils avaient à faire. Ils les autorisèrent à rester quelques jours le temps d’effectuer l’avitaillement. Nos deux marins canadiens ont séjourné une semaine au mouillage dans une baie abritée, ils ont fait le plein de légumes dans les potagers, de fruits dans les près et d’eau douce aux robinets puisque le ravitaillement constituait en partie la raison qui les avait conduits à faire cette escale. C’était simple, il suffisait de se servir. Mais ils ne sont plus retournés dans les maisons vides. Il leur paraissait indécent et désespérant de s’introduire chez des personnes que jamais ils ne pourraient rencontrer et remercier. Ils ont ensuite poursuivi leur voyage, pleins de ressentiments pour ceux qui avaient disposé des terres sans se soucier de leurs occupants.

Janvier 1980