
Santa Cruz de Ténériffe, port de pêche.
Seul bar à la ronde : une baraque en planche en plein centre du terrain vague qui longeait le môle, quatre tables sur le devant et trois à l’intérieur près d’un comptoir bancal. Un homme qui semblait revenu de tout et collait bien à ce paysage désolé faisait tourner l’affaire. Il nous allait bien ce troquet posé là, au milieu de nulle part. Nous n’avions pas le choix d’ailleurs, à moins de parcourir cinq kilomètres pour aller en ville boire une bière fraîche. La chaleur troublait l’air en vagues ondoyantes dans lesquelles tourbillonnait la poussière. De l’océan, tout proche, nous n’entendions que la musique, le port nous tournait le dos. L’établissement se voulait terrestre.
Ce jour-là, l’équipage d’un chalutier russe occupait toutes les tables de ce café improbable. Les marins soviétiques sortaient rarement. Tous leurs bateaux étaient suspectés de pratiquer l’espionnage en plus de la pêche. C’était une probabilité forte. Le monde se divisait encore en deux blocs bien distincts : Est et Ouest.
Nous prêtions à ces hommes des histoires peu communes et des activités indicibles sans bien savoir lesquelles. Certains soirs, à la nuit tombée, une projection rassemblait l’équipage sur le pont : films en noir et blanc dont la pellicule rayée semblait ne plus en pouvoir. De ce que nous en apercevions depuis le quai, il ne s’agissait ni d’une histoire d’amour ni d’un récit d’aventure mais d’une fable guerrière façon réalisme socialiste, le pire du genre.
Il restait deux chaises libres en bout de table et nous fûmes conviés à nous joindre au groupe qui l’occupait. De l’art de boire à la russe, nous avions déjà expérimenté les effets avec une comtesse - du moins à ce qu’elle affirmait et nous trouvions romantique de la croire – slave, échouée à Paris qui nous servait de la vodka dans de grands verres qu’elle remplissait consciencieusement à ras bord. Une soirée en sa compagnie promettait des lendemains qui déchantent mais sa verve mise au service de récits pittoresques valaient bien ces inconvénients.
Les marins avaient commandé de la liqueur de banane qu’ils mélangeaient avec la vodka, cuvée spéciale chalutier. La boisson étaient à notre goût. Verre après verre, les échanges, un peu heurtés dans les premiers temps, se firent de plus en plus animés, en anglais et en gestes. Un officier - nous lui avions attribué ce grade pour sa maitrise de la langue anglaise mais aussi parce qu’il buvait peu et nous supposions qu’il avait en charge le bon déroulement de cette échappée terrestre - traduisait parfois nos propos, il s’appelait Dimitri. J’ai oublié comment nous en étions venus à parler coiffure et chevelure à raccourcir avant la traversée de l’Atlantique. L’un de nos compagnons de tablée affirmait être l’homme de l’art et de la providence, coiffeur du bord qui a immédiatement proposé ses services pour tailler la généreuse tignasse bouclée de mon compagnon.
L’aventure c’est l’aventure ! Au pied de la passerelle, attendant l’autorisation de monter à bord du chalutier - qu’elle paraissait étroite et longue cette planche alors que le sol se dérobait un peu sous nos pas et que le paysage vacillait - le filet placé entre le bateau et le quai prenait tout son sens, je me demandais si tout cela était bien raisonnable. La curiosité l’emporta. Monter à bord d’un chalutier russe, nous allions faire des jaloux. Entassés dans une cabine, un énorme tas de crevettes sur la table et de la bière russe dans un pichet, la dizaine d’hommes rigolards au milieu desquels je me tenais, observait l’affaire avec attention. Mémorable séance. La coupe de cheveu valait le déplacement. Et clic et clic, les mèches se détachaient et tombaient en silence. Les verres se remplissaient, se vidaient, se remplissaient à nouveau. Profil droit. Commentaires entrecoupés de rires. Profil gauche. Deuxième pichet de bière. Crevettes craquantes. Enfin, l’homme de l’art contempla son œuvre et la déclara parfaite. Cheveu ras sur les côtés, touffu, bouclé et dense au sommet du crâne. L’effet surprenait et prêtait à sourire.
Dimitri, l’officier nous offrit un petit tour de chalutier, mais tout petit. La salle des machines était d’une étonnante propreté. A l’instant de redescendre vers le quai, périlleuse épreuve, j’ai dû concentrer mes efforts pour viser le quai, mon orgueil aurait trop souffert d’une chute dans les filets. Il n’en a rien était, mon honneur était sauf. Quelques jours plus tard, Dimitri est venu boire un café sur Athanor, notre voilier. Les slaves, incurables romantiques ! Nous avons échangé nos bonnets rouge contre bleu et pour un peu nous en serions venus aux larmes. Plus tard, l’étrave du chalut s’est écartée du quai pointant son nez vers le large. Dimitri allait retrouver sa femme et ses enfants. Dominique avait un océan devant lui et ses cheveux trouveraient bien le temps de repousser pendant la traversée. Il fut la risée de la communauté des navigateurs jusqu’au départ mais ne s’en soucia guère et rit plus souvent qu’à son tour… L’océan s’en souvient encore ….
Seul bar à la ronde : une baraque en planche en plein centre du terrain vague qui longeait le môle, quatre tables sur le devant et trois à l’intérieur près d’un comptoir bancal. Un homme qui semblait revenu de tout et collait bien à ce paysage désolé faisait tourner l’affaire. Il nous allait bien ce troquet posé là, au milieu de nulle part. Nous n’avions pas le choix d’ailleurs, à moins de parcourir cinq kilomètres pour aller en ville boire une bière fraîche. La chaleur troublait l’air en vagues ondoyantes dans lesquelles tourbillonnait la poussière. De l’océan, tout proche, nous n’entendions que la musique, le port nous tournait le dos. L’établissement se voulait terrestre.
Ce jour-là, l’équipage d’un chalutier russe occupait toutes les tables de ce café improbable. Les marins soviétiques sortaient rarement. Tous leurs bateaux étaient suspectés de pratiquer l’espionnage en plus de la pêche. C’était une probabilité forte. Le monde se divisait encore en deux blocs bien distincts : Est et Ouest.
Nous prêtions à ces hommes des histoires peu communes et des activités indicibles sans bien savoir lesquelles. Certains soirs, à la nuit tombée, une projection rassemblait l’équipage sur le pont : films en noir et blanc dont la pellicule rayée semblait ne plus en pouvoir. De ce que nous en apercevions depuis le quai, il ne s’agissait ni d’une histoire d’amour ni d’un récit d’aventure mais d’une fable guerrière façon réalisme socialiste, le pire du genre.
Il restait deux chaises libres en bout de table et nous fûmes conviés à nous joindre au groupe qui l’occupait. De l’art de boire à la russe, nous avions déjà expérimenté les effets avec une comtesse - du moins à ce qu’elle affirmait et nous trouvions romantique de la croire – slave, échouée à Paris qui nous servait de la vodka dans de grands verres qu’elle remplissait consciencieusement à ras bord. Une soirée en sa compagnie promettait des lendemains qui déchantent mais sa verve mise au service de récits pittoresques valaient bien ces inconvénients.
Les marins avaient commandé de la liqueur de banane qu’ils mélangeaient avec la vodka, cuvée spéciale chalutier. La boisson étaient à notre goût. Verre après verre, les échanges, un peu heurtés dans les premiers temps, se firent de plus en plus animés, en anglais et en gestes. Un officier - nous lui avions attribué ce grade pour sa maitrise de la langue anglaise mais aussi parce qu’il buvait peu et nous supposions qu’il avait en charge le bon déroulement de cette échappée terrestre - traduisait parfois nos propos, il s’appelait Dimitri. J’ai oublié comment nous en étions venus à parler coiffure et chevelure à raccourcir avant la traversée de l’Atlantique. L’un de nos compagnons de tablée affirmait être l’homme de l’art et de la providence, coiffeur du bord qui a immédiatement proposé ses services pour tailler la généreuse tignasse bouclée de mon compagnon.
L’aventure c’est l’aventure ! Au pied de la passerelle, attendant l’autorisation de monter à bord du chalutier - qu’elle paraissait étroite et longue cette planche alors que le sol se dérobait un peu sous nos pas et que le paysage vacillait - le filet placé entre le bateau et le quai prenait tout son sens, je me demandais si tout cela était bien raisonnable. La curiosité l’emporta. Monter à bord d’un chalutier russe, nous allions faire des jaloux. Entassés dans une cabine, un énorme tas de crevettes sur la table et de la bière russe dans un pichet, la dizaine d’hommes rigolards au milieu desquels je me tenais, observait l’affaire avec attention. Mémorable séance. La coupe de cheveu valait le déplacement. Et clic et clic, les mèches se détachaient et tombaient en silence. Les verres se remplissaient, se vidaient, se remplissaient à nouveau. Profil droit. Commentaires entrecoupés de rires. Profil gauche. Deuxième pichet de bière. Crevettes craquantes. Enfin, l’homme de l’art contempla son œuvre et la déclara parfaite. Cheveu ras sur les côtés, touffu, bouclé et dense au sommet du crâne. L’effet surprenait et prêtait à sourire.
Dimitri, l’officier nous offrit un petit tour de chalutier, mais tout petit. La salle des machines était d’une étonnante propreté. A l’instant de redescendre vers le quai, périlleuse épreuve, j’ai dû concentrer mes efforts pour viser le quai, mon orgueil aurait trop souffert d’une chute dans les filets. Il n’en a rien était, mon honneur était sauf. Quelques jours plus tard, Dimitri est venu boire un café sur Athanor, notre voilier. Les slaves, incurables romantiques ! Nous avons échangé nos bonnets rouge contre bleu et pour un peu nous en serions venus aux larmes. Plus tard, l’étrave du chalut s’est écartée du quai pointant son nez vers le large. Dimitri allait retrouver sa femme et ses enfants. Dominique avait un océan devant lui et ses cheveux trouveraient bien le temps de repousser pendant la traversée. Il fut la risée de la communauté des navigateurs jusqu’au départ mais ne s’en soucia guère et rit plus souvent qu’à son tour… L’océan s’en souvient encore ….
novembre 1977

Après avoir étudié les trajets proposés par les différentes compagnies internationales et le coût du voyage, la Polish Ocean Line a fait souffler le vent du large sur mon désir de mer. Joindre le représentant de cette compagnie n’était pas une mince affaire, Internet n’avait pas encore modifié le monde. Pendant plusieurs jours personne n’a répondu ni à mes appels téléphoniques, ni à mes fax. Puis une voix m’a donné rendez-vous rue Richepance près de la Madeleine. Au jour et à l’heure dîtes, personne n’a ouvert la porte sur laquelle je frappais de plus en plus fort. Impatiente et décidée, j’ai fait le siège assise dans l’escalier, le roman de Joseph Conrad « Emmène-moi au bout du monde » à la main. Une jeune fille s’est enfin arrêtée devant moi en bredouillant, elle s’est excusée et a justifié son retard par un statut d’étudiante et des examens à passer. Quelques minutes plus tard, mon voyage à pris la forme d’une facture en dollars rédigée à la main.
Moments extatiques des préparatifs, montée du désir d’ailleurs, rêveries au long cours et demandes de visas aux ambassades. Bagages : les affaires étalées sur le lit, livres, crayons, carnets, appareil photo, baladeurs cassettes et vêtements, Je ne voulais pas me rater, manquer de pellicules ou de lecture. Pour tout faire entrer dans le sac à dos, il a fallu, éliminer un peu, les vêtements en ont fait les frais. …
Dans le quartier du fort, la période hollandaise avait bien du mal à se maintenir même à l’état de vestiges. Les deux tours de 34 étages du World trade center et quelques autres, toutes de verre et de métal, dominaient désormais la tour de l’horloge ayant résisté à la modernité et aux aléas de l’Histoire. Au croisement de Chatham Street et de Janadhipathi Mawatha elle était devenue un monument historique et s’en contentait, elle qui autrefois, en plus de marquer le temps, brillait dans la nuit pour indiquer la route aux navires. Rajiv fit la première halte devant l’élégante façade du Grand Oriental Hotel. Dans ce fleuron emblématique de la colonisation britannique, Anton Tchekov séjourna en 1890, une plaque apposée dans le hall l’attestait. Colombo était alors une élégante et dynamique cité asiatique, escale obligée entre l’Europe et l’Extrême Orient. La ville se développait. autour du port et l’Oriental hôtel vantait sa situation "à un jet de pierre du débarcadère » Au dernier étage, la vue panoramique ouvrait sur le port. Les grues tendaient leurs bras sur les docks sans aucune cohérence. Quelques cargos et un pétrolier patientaient paisiblement dans les eaux troubles. Un soupçon de délabrement saupoudrait l’ensemble. La course folle en tuk tuk reprit de plus belle.
Des mille façons de parcourir la ville pour en établir une géographie personnelle, j’avais opté pour le hasard, le petit bonheur la chance. Se faire les semelles sur les trottoirs de Colombo, permettait de saisir de petites parcelles de vie et de mieux sentir les ambiances contrastées que chaque quartier distillait.
- Dans le quartier de Kollupitiya, proche du lac Beira , l’université s’agrémentait de grands parcs pour de paisibles balades.
Le coucher du soleil était modeste ce soir-là, bâclant sa prestation comme pressé d’en finir, il se précipitait à vive allure dans l’océan indien, pas de quoi pavoiser. A la nuit, les barrages gardés par des militaires qu’il ne fallait pas taquiner, fermaient certains axes de la capitale. La circulation s’apaisait et la ville tentait pendant quelques heures de se remettre des désordres du jour. 


Sue, l’amie qui m’accueillait, était l’invité d’honneur en qualité de directrice du British council. Elle m’avait entrainée dans son sillage. Une trentaine de centre avait déjà ouvert sur le territoire. Ils permettaient l’apprentissage de l’anglais dès l’école primaire et le soutien aux enseignants à travers des ateliers. Ce projet mis en place par le gouvernement du Sri Lanka était dirigé par le British council. L’anglais n’était plus la langue officielle depuis l’indépendance du pays en 1948 mais était parlé par les citadins, les professionnels du tourisme et ceux qui avaient étudié. Le cinghalais et le tamoul, les deux langues parlées n’offraient pas tant d'avantages pour trouver du travail.
Le « zonal english support centre » de Horana avait été installé dans plusieurs salles d’un bâtiment qui abritait également des classes. Lui faisant face, une seconde bâtisse dont le mur en brique de la façade ne s’élevaient qu’à un mètre du sol, laissant visible des salles de cours. Entre les deux, une cour en terre battue. Quelques massifs de bougainvillées frissonnaient sous une brise légère. Un oiseau mouche, le bec plongé dans une corolle, peu soucieux de l’agitation ambiante se délectait du nectar d’hibiscus.
L’attente se poursuivaient gaiement. La chaleur s’accentuait sensiblement. On réajusta les robes, mousseline rose à volant, des fillettes qui devaient remettre les bouquets de fleurs. Puis chacun repris la pause et l’astre solaire en profita pour atteindre son zénith. Enfin dans la vapeur des chaleurs de midi, le véhicule officiel figea le temps. Puis telle une boite à musique ornée de figurines dont on aurait remonté le mécanisme, les danseurs virevoltèrent, les fillettes saluèrent et le cortège des invités se mit en branle. Derrière les talus, une grappe d’écoliers en uniforme blanc, pouffaient à en perdre haleine.
Dans les classes, penchés sur leur livre de cours, les petits écoliers studieux, pratiquaient quelques exercices de lecture. Un retentissant « good morning » salua mon passage. Les institutrices ne parlaient pas anglais. Nos échanges se firent à travers des sourires et des gestes et elles n’en étaient pas avares.
Un soir après une discussion sévère sur la guerre - parler de la guerre face à un lagon, une bière à la main, ça vous a des airs décalés et irréels – j’ai suggéré le métissage du polynésien avec une langue qui agglutine les consonnes, le polonais par exemple, histoire d’équilibrer voyelles et consonnes. Oh la !, ça les a tous remis d’accord contre cette idée aussi sotte que grenue. Identité culturelle, patrimoine linguistique m’a t’on asséné sans ménagement… oui d’accord mais …. pour jouer au scrabble ce serait plus simple. 