mercredi 21 janvier 2009

Causer en polynésien : l’art de parler en A

Le premier jour, j’ai vite appris les trois mots polis et courtois indispensables en toutes circonstances : iaorana : bonjour ; nana : au revoir ; mauruuru : merci (petit entraînement nécessaire pour bien l’avoir en bouche) Et deux autres incontournables : é : ouiaïta : non
e se prononce é - u se prononce ou - r est rrrrrrroulé - h aspiré
Mais après…. pas facile de se motiver pour apprendre le polynésien alors que le français est parlé et compris partout. Ce n’est pas l’usage que j’en aurais ailleurs qui incitait à l’effort. Mais à l’entendre parler et n’ayant pas une activité cérébrale intense à fournir, j’ai fini par capter et capturer quelques mots. Je dois avouer que les séances linguistiques au bar de Maupiti en compagnie des tanés du coin ont beaucoup fait progresser mon vocabulaire.
Allez jouer au scrabble en polynésien, pas facile !

L'alphabet tahitien ne comprend que 13 lettres : 5 voyelles : a, e, i, o, u 8 consonnes : f, h, m, n, p, r, t, v
Un soir après une discussion sévère sur la guerre - parler de la guerre face à un lagon, une bière à la main, ça vous a des airs décalés et irréels – j’ai suggéré le métissage du polynésien avec une langue qui agglutine les consonnes, le polonais par exemple, histoire d’équilibrer voyelles et consonnes. Oh la !, ça les a tous remis d’accord contre cette idée aussi sotte que grenue. Identité culturelle, patrimoine linguistique m’a t’on asséné sans ménagement… oui d’accord mais …. pour jouer au scrabble ce serait plus simple.

En quelques mots
ceux qui reviennent souvent dans les conversations :
ava : alcool ; vahine : femme ; tane : homme
taofe : café ; popaa : les blancs ; fenua : terre
va'a : pirogue ; vanira : vanille ; râ : soleil ;
tamâ'araa : repas ; ma'o : requin ; fare : maison ;
motu : îlot ; ià : poisson ; manu : oiseau

ceux qui me plaisaient mais que je n'ai jamais pu glisser dans une conversation :
riri : fâché ; ta'ata fa'a'apu : agriculteur ;
ta'ata pâpa'i ve'a : journaliste ; ta'ta fa'i rata : facteur ;
maramarama : intelligent ; mea maoro roa : longtemps ;
tau faafaaearaa haapiraa : vacances scolaires
Allez, je vous laisse vous entraîner un peu.
Ia orana ite matahiti api
Mars 2003

samedi 10 janvier 2009

Nocturnal

En une seule nuit s’éveillent toutes les peurs du monde et tous les espoirs aussi.

Les pléiades d’étoiles évoluent sur une partition connue. Le Scorpion se couche lorsque se lève Orion, et la Croix du Sud n’illumine que le ciel austral. Contempler les constellations et s’étonner d’en voir le parcours subir la déformation de l’espace que le voyage lui applique avec plus ou moins d’amplitude. Et, malgré cette carte céleste, s’égarer éperdument dans la voie lactée vers l’imaginaire de l’insensé.

La nuit se relie à l’obscure qui dilue la réalité diurne dans le flou. Le crépuscule amorce le chemin vers le versant de la vie noctambule, celle des rencontres improbables et éphémères. Lorsque les ombres s’allongent et que s’installe l’ombre profonde, les paysages se métamorphosent et les règles sociales basculent. Lieu d’intimité et de confidences tout autant que de fêtes et de dérision, la nuit établit ses rites spécifiques.

Lumière artificielle qui distille une douceur blafarde et au coin d’un bar, quelques habitués viennent rêver que toute nouvelle présence dérange et intrigue. La nuit, les bouteilles sortent plus facilement et rapidement de même que les mots, plus incisifs et plus lointains et la musique plus rauque et suave.

S’égarer dans la nuit n’est pas toujours aisé. Les ténèbres portent en elles frayeurs et fantasmes. Pour s’aventurer dans l’obscurité, affronter les fantômes, appréhender les méandres de circuits complexes ; les endroits à éviter ou les lieux de rencontres, l'initié de l'ombre aide à baliser le chemin. Cette réalité vaut partout, plus encore en voyage mais en elle se niche tant de promesses et d'outre-temps que l'oubli de ses peurs ouvre sur l’inconnu.

dimanche 30 novembre 2008

Poésie anarchitecturale

« L’art pour l’art est une aberration ; l’architecture pour l’architecture est un crime »
F. Hundertwasser

Vienne, ville orgueilleuse exhibe sur la rive gauche du Danube un tel classicisme à travers une architecture fastueuse qu’il faut bien se demander quel vent de fantaisie a soufflé sur la municipalité pour qu’elle passe commande à Friedrich Hundertwasser au début des années 80 du projet de la Hundertwasser-haus de la Lowengasse et de la réhabilitation de la centrale d’incinération d’ordures ménagères et de chauffage urbain sise à Spittelau.

« L’homme a trois peaux, la sienne, ses vêtements et sa maison Toutes ses peaux doivent se renouveler grandir et changer.
F. Hundertwasser

Ses manifestes – « Droit à la fenêtre – droit à l’arbre », « Manifeste de la moisissure », « Manifeste de la Sainte-Merde » - prônent une philosophie architecturale basée sur la réhabilitation du rapport homme – nature qui exclue la ligne droite et le conformisme. En 1968, il proteste nu à Vienne contre l’architecture rectiligne et stérile. Malgré cette aura sulfureuse et subversive, certains élus autrichiens sensibles à la peinture et aux énoncés théoriques de l’artiste ont sollicité ce docteur es architecture pour des réhabilitations et des créations d’espaces heureux. Hundertwasser a donc semé ses sculptures habitables un peu partout dans le pays et dans le monde comme autant de malicieux sourires.

L’habitat heureux

« Quand nous laisserons la nature repeindre nos murs…. Ils deviendront humains et nous pourrons à nouveau vivre. »

F. Hundertwasser

Depuis sa construction, dans le 3e arrondissement de la capitale autrichienne, à proximité du Danube, la Hundertwasser-haus est l’objet de toutes les curiosités. En 1985, le jour de la présentation de cet édifice au public viennois, 70 000 visiteurs sont venus le visiter. Victime de son succès, les touristes se succèdent tout au long de l’année. Ils débarquent parfois par cars entiers au grand désespoir des locataires de ces logements sociaux. Par chance, la saison n’était pas celles des grandes migrations touristiques et nous étions peu à contempler cette façade bariolée de lignes ondoyantes dans laquelle l’architectonique de l’artiste s’exprime pleinement. Les colonnes baroques en céramique, les deux clochers à bulbes, le sol inégal, l’alignement irrégulier des fenêtres et l’intégration spatiale des arbres expriment les convictions du créateur. Rien ne lasse le regard. En face dans ce qui fut autrefois le garage Kalke, le « village marchand » qui vaut d’être visité jusque dans les toilettes.

A proximité, la Kunst-haus-Wien, réhabilitation d’une ancienne fabrique de meubles qui abrite 4 000 m2 d’exposition. Seule dans les salles du musée, je savoure avec délectation les toiles lumineuses d’Hundertwasser, le peintre. Les gardiens ne sont pas trop pointilleux et me laissent passer et repasser sur le sol ondulé, me pencher par les ouvertures pour voir comment les arbres s’enracinent sur les balcons afin de mettre leurs branches aux fenêtres et m’approcher suffisamment des toiles pour en apprécier la texture. Sur la terrasse, les potirons joufflus s’exhibent fièrement sur les tables.

Le musée et le village ne perçoivent aucune subvention. L’artiste avait l’âme d’un manager, il a su intégrer la composante économique de cet ensemble par une organisation autonome et pérenne.

Le palais des déchets

« Même dans les rues toutes droites conçues à la règle, la trace de l’homme évolue comme une ligne organique »
F. Hundertwasser

A Spittelau, la centrale d’incinération des ordures ménagères et de chauffage urbain de Vienne a été confiée en 1988 à Hundertwasser pour subir une métamorphose radicale. Le bâtiment industriel a ainsi changé de peau pour prendre des allures de palais oriental. Du haut de sa centaine de mètres, la cheminée telle un minaret domine la ville. A mi-hauteur, elle s’orne d’un bulbe en émail doré qui à la nuit tombée brille de tous ses feux.

Il fait doux, les étudiants s’attardent sur l’esplanade qui sépare la centrale de l’université. Le marchand de marrons chauds est sorti de sa cabane pour se mettre au soleil. Là-haut, le panache de fumée s’évade vers les nuages. Personne ne semble se soucier d’une éventuelle nuisance de ce site de traitement des déchets.
Les émanations de dioxyde de carbone sont pratiquement nulles. L’artiste y a veillé pour être en cohérence avec ses engagements.

Si le bâtiment décline le répertoire d’Hundertwasser – architecte, il attire beaucoup moins de touristes que l’îlot du 3e arrondissement et c’est bien dommage. Hundertwasser a eu toutes les audaces pour que ces volumes, tristes et laids sur lesquels s’abîmait le regard, rehaussent le paysage urbain d’une manière spectaculaire. Un palais pour les déchets, une belle leçon d’alchimiste pour une mise en application du « manifeste de la Sainte-Merde ».

L’église œcuménique

« Lorsqu’un seul homme rêve, ce n’est qu’un rêve. Mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une nouvelle réalité. »
F. Hundertwasser

En Styrie, Hundertwasser a également été appelé au chevet de quelques espaces en quête d’un nouveau regard. Certes le département de cancérologie de l’hôpital universitaire de Graz relooké par l’artiste ne se visite pas mais à quelques kilomètres de la ville, en pleine campagne, Bärnbach, petit village très tranquille a fait de sa modeste église catholique Sainte-Barbara, un lieu inspiré.

Se rendre à Bärnbach peut se révéler périlleux pour peu qu’on ne regarde pas où l’on met les pieds. Le pauvre homme qui nous avait gentiment renseigné sur le quai de la gare de Graz en a fait les frais. Lorsqu’il est descendu de la micheline à Flochbach, il a trébuché sur les rails et s’est retrouvé en vrac à mes pieds, la tête en sang. Le chef de gare s’est chargé du blessé tandis que nous allions prendre le car pour Barnbäch. Deux personnes sont montées avec nous puis sont descendus quelques arrêts plus loin et nous sommes restées seules dans l’autobus. Nous ayant déposé, il a poursuivi sa route sans passager à travers les verdoyantes vallées.

L’église se dresse à la sortie du village, le clocher est couronné d’un bulbe d’or et les murs s’ornent de symboles bibliques. Impossible de s’y tromper c’est bien le style d’Hundertwasser. Le baptême d’un enfant, nous ouvre les portes du lieu qui restent closes en dehors des cérémonies religieuses. L’intérieur a conservé une grande sobriété à l’exception du maître autel qui est surmonté d’une auréole d’argent. Le génie de l’artiste est d’avoir semé autour de ce sanctuaire, des portiques à la manière des tori des temples shintoïstes sur lesquels s’inscrivent les symboles des grandes religions du monde dans une vision planétaire de la spiritualité.
Morne matinée, nous étions les uniques visiteuses et nous avions même l’impression d’être arrivées dans un village déserté. Le bar d’en face était fermé. A l’intérieur, des jeunes attablés devant des bières célébraient un événement mais nous avons eu du mal à comprendre lequel. Intrigués par notre présence, ils nous ont ouvert les portes pour nous offrir une boisson chaude et n’en ont pas cru leurs oreilles lorsque nous avons satisfait leur curiosité en leur expliquant que nous étions venus ici pour visiter l’église. Notre réponse leur a semblé une parfaite incongruité. A l’autre bout du village, une manufacture de verre fait le plein de touristes. Ils achètent la verroterie et s’en retournent sans même un regard pour l’église. Ici, les marchands du temple attirent plus que les lieux de culte, fussent-ils exceptionnels.

Novembre 2003

jeudi 13 novembre 2008

Ulysse et les cargomaniaques

« Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage….. »

Catherine Domain tient la barre de la librairie Ulysse depuis bientôt quarante ans. Elle flaire le voyageur dès qu’il franchit la porte de sa boutique. A son allure, à la petite lueur qui brille dans ses yeux, à sa façon de regarder autour de lui, elle sait le chemin parcouru.

Dans les années 70, plutôt que de nous rendre au restau U, nous allions rêver le midi dans le local étroit qui venait d’ouvrir sur l’île saint Louis. Là s’entassaient les récits, guides et autres documents de voyage dans lesquels nous puisions nos itinéraires futurs. L’Inde et l’Afghanistan étaient les destinations « tendance » du moment. Une librairie de voyage, c’était pour nous le bout du monde. Puis les années ont passé. La librairie s’est à peine agrandie en se déplaçant de quelques dizaines de mètres. Les rêveurs ont suivi.

Catherine a depuis fondé le cargo club. Tous les premiers mercredis de chaque mois à l’exception du mois de janvier, à partir de 18 heures 30, les « cargo-maniaques » férus de voyages au long cours se réunissent pour discuter de leurs projets, pour prendre conseils ou entendre le récit d’un passager revenu des mers lointaines. On y apporte son apéro, quelques friandises à grignoter et la magie des rencontres fait le reste. Le 4 octobre 1995, Jean.Louis. Bilweis, exposait des aquarelles qu’il avait réalisées sur le « Birgit Jurgens ». Un périple qui partait de Hambourg pour le conduire en mer d’Irlande. Il en ramenait des illustrations de la vie à bord, des portraits de marins et des paysages de mer, un exercice difficile dont il s’était brillamment sorti. Catherine avait installé les tableaux sur des filets de pêche. Présente, toujours accueillante et chaleureuse, un petit mot pour chacun, un sourire pour les autres. Les habitués s’apostrophent. L’étroitesse d’un lieu n’a jamais empêché quiconque de s’évader par-delà l’horizon. Nous voilà embarqués pendant quelques heures pour des périples sans fin. L’équipe de Thalassa filme quelques scènes. L’alcool aidant, les timides prennent de l’assurance, les voix s’affirment, les langues se délient.

Colette et Paulette ne sont jamais montées sur un cargo mais conservent un souvenir magnifié d’une remontée des canaux du midi en péniche. La haute mer pourrait bien être leur prochaine destination. Nicolas aimerait bien partir mais il n’a pas le temps et son voyage il le fait tous les mois à la librairie Ulysse. Michèle, médecin, la soixantaine bon chic bon genre, revient d’un tour de Méditerranée sur un cargo de la Polish Ocean Lines, un circuit similaire à celui que je vais entreprendre. J’y retrouverai le même équipage qui se souviendra d’elle comme d’une femme tranquille. Et ce petit monsieur tout rond, qui sent bon le savon, rayonnant d’un bonheur simple, des étoiles plein les yeux. Lui aussi a parcouru la Méditerranée. Il répond naturellement à toutes mes questions et saupoudre son propos de quelques recommandations :
« Penser aux quarts de nuits, le moment des confidences »
« Apportez beaucoup de livres, le temps est une denrée abondante à bord des cargos »
« Ne vous chargez pas, il y a lessive et machine à laver »
Trois jeunes filles l’interrogent sur la vie à bord, l’une d’elles a un projet artistique et voudrait savoir si elle pourra tendre ses toiles sur le pont.
« Avec le vent ce ne sera pas commode mais les marins se feront un plaisir de vous aider à fixer la toile sur le pont »
Et puis, il y a Chouca qui, vient d’apprendre qu’ elle abrite un cancer de la vésicule, inopérable. Pas question de se laisser faire comme ça. Un voyage en cargo relève du défi pour la vie. Allez plus vite que la maladie pour lui faire un pied de nez. La rage d’un espoir fou qui s’alimente aux feux d’une détresse en forme de sanglots dans la voix.
Jean-Marie promène sa silhouette distinguée au milieu du groupe, quinze ans, capitaine au long cours et quinze ans, capitaine du port de Marseille. A la retraite, il écrit, voyage et vient de terminer une psychanalyse qui a duré vingt ans. Toute une vie ! C’est dans le loft d’un hôtel qu’il occupe à deux pas de la librairie que les naufragés de la soirée viendront s’échouer.

Hugo Verlomme signe son guide des voyages en cargo, dans un coin, Michka, sa compagne, petite, discrète se tient un peu à l’écart. Ils appartiennent au monde de la mer, définitivement. C’est en voilier que je les ai connus et je me souviens non sans une pointe de nostalgie, de la recette de pain en cocotte minute mise au point par ses soins, expérimentée pendant une traversée de l’Atlantique. Du voilier au cargo, nos chemins se croisent à nouveau, la mer pour lieu commun.

Il s’est mis à pleuvoir, un peu, quelques gouttes sans conséquences qui n’insistent pas. Mon embarquement a lieu dans 19 jours à Hambourg. A la librairie Ulysse, chargée d’aventures, je suis déjà partie. J’y reviendrai. J’y ferai une escale afin de poursuivre le voyage. Juste pour la compagnie des « rêveurs de navire ».

Octobre 1995

jeudi 6 novembre 2008

Petit tour au commissariat de quartier

Le commissariat se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble en brique au fond d’une cour arborée placée sous le regard acéré d’un Lénine fraichement repeint. Il nous avait fallu patienter sur un banc, attendant l’ouverture des bureaux. 16 heures, indiquait la pancarte sur la porte. Le commissariat s’avérait être un « point de maintien de l’ordre public ». Un ordre avec lequel il ne fallait pas trop prendre de liberté ou alors intelligemment ou alors en payant. L’œil de Moscou était moins regardant qu’auparavant mais il restait vigilant. Poutine venait de prendre place sur le trône du pays. Les grosses cylindrées, japonaises, américaines, européennes, garées le long du trottoir, remplaçaient les Jigouli qui n'avaient plus vraiment la cote. La Russie subissait une mue radicale.

Le commissaire était chargé de gérer les plaintes et de suivre les affaires du quartier. L’éclairage blafard de néons souffreteux donnait au local un air sinistre qu’illustraient un mobilier gris et des cloisons en contreplaqué marron. Dans le couloir qui distribuait trois bureaux, s’affichait sur des vignettes, la flamboyante histoire de la police, soulignant ses hauts faits, images d’Epinal qui valaient le coup d’œil. Le drapeau, faucille et marteau sur fond rouge, rappelait la solennité et le sérieux du lieu, et comme dans tous les espaces marqués par la masculinité, quelques pin up bien roulées égayaient les armoires métalliques tristes à pleurer. Devant le panneau d’interdiction de fumer, un fonctionnaire allumait une cigarette derrière l’autre et l’ordre public n’avait qu’à bien se tenir.

L’affaire qui nous conduisait là, relevait parfaitement de ses fonctions. Le propriétaire de l’amie qui me recevait à Moscou était venu faire un esclandre, ce n’était pas la première fois et comme toujours en Russie, l’affaire avait pris des allures de tragédie grecque. La scène s’était déroulée un samedi. Kostia G qui venait récupérer son loyer, avait d’emblée entamer les hostilités. Il était question d’étagères déplacées, de réfrigérateur à dégivrer, de juifs qui avaient cassé le canapé et de françaises qui étaient aussi problématiques que les russes. Konstantin était un petit homme insipide, portant des vêtements usés jusqu’à la corde et une veste étriquée. Ses cheveux gris partaient dans tous les sens comme s’ils avaient voulu s’enfuir du crane sur lequel ils étaient plantés. Konstantin s’agitait beaucoup, sautillait un peu, gesticulait abondamment, passait d’une pièce à l’autre rapidement, je l’aurai bien pris en photo si je n’avais pas craint de faire monter la tension d’un cran. Je ne parle ni ne comprend le russe, j’assistais à la scène en spectatrice intriguée. Tout ce qui se disait était traduit par Laure, la locataire du lieu qui à cette occasion me donnait à croire qu’elle maîtrisait parfaitement la langue ce qu’elle démentait formellement.

Laure, était venue à Moscou passer une année sabbatique. Elle avait trouvé cet appartement à deux pas de la station de métro Bieloruskaïa par l’intermédiaire d’une agence immobilière. Konstantin G, le propriétaire lui avait paru d’emblée un peu étrange sans qu’elle puisse déterminer si cette impression était valide ou si elle résultait d’une erreur d’interprétation provoquée par la différence culturelle. Cet ancien électricien âgé de 55 ans, divorcé, vivait seul. Il recevait une pension d’Etat de 250 francs chaque mois et louait son appartement 350 dollars. Lui, s’en allait vivre en périphérie de la ville dans un petit logement qu’il payait 110 dollars. La différence lui permettait de subvenir à ses besoins. Tout aurait été parfait pour les deux parties s’il n’avait pas été légèrement dérangé, enclin à soupçonner ses locataires des pires vilénies comme d’être juifs, de ne pas croire en Dieu, de fumer, de ne pas s’occuper de ses fleurs, de déplacer ses livres… Il pouvait téléphoner tous les soirs pour prendre des nouvelles des fleurs.

La scène dura un temps certain, Kostia voulait que nous quittions l’appartement sur le champ mais se calma un peu lorsque Laure lui réclama l’argent de la caution. Enfin, il finit par quitter les lieux laissant l’argent du loyer et un sac de vieilles nippes. Laure souhaitait porter l’affaire au commissariat afin de laisser une trace de l’incident au cas où l’irascible propriétaire deviendrait menaçant et surtout violent. C’était la seconde fois qu’elle se rendait dans ce commissariat. Elle avait été conviée à s’y présenter, quelques semaines auparavant, pour répondre aux questions du commissaire qui menait une enquête suite à une plainte posée par Kostia contre ses précédents locataires qu’il accusait d’avoir tout cassé. Konstantin G. était déjà connu des fonctionnaires de l’ordre public pour son côté un peu détraqué, excessif et un tantinet paranoïaque. Le commissaire, Alexandre K, était bel homme, il écouta avec un intérêt poli le récit que lui fit Laure, lui conseilla une nouvelle fois de déménager et lui indiqua le numéro du commissariat central ouvert 24 heures sur 24 qui, assurait-il, pourrait intervenir très vite si nécessaire.

Je me laissais porter par la musicalité de la langue d’où s’échappait parfois un mot qui résonnait familièrement à mon oreille, et mon imagination au fil des sonorités construisait une histoire parallèle sans aucun rapport avec la réalité, largement inspiré des romans d’espionnage de John Le Carré. La police russe portait une telle charge historique que je me suis étonnée et je dirai même que j’étais un peu déçue de ce qu’aucun commis de l’Etat n’ait même demandé à vérifier mes papiers. Nous sommes ressorties. Il faisait beau. A la terrasse d’un petit café, quelques consommateurs buvaient tranquillement leur bière. Moscou affectait un air serein, quasi estival. Et, même Lénine semblait afficher un petit sourire en coin.

juin 2000

mardi 28 octobre 2008

la mer est ronde

« Amateur, cela veut dire "qui aime", et c'est bien de cela qu'il s'agit. J'aime la mer et j'aime être en mer. J'aime partir, larguer l'amarre et passer les feux ; j'aime naviguer, voir le vent tourner, la brise adonner, le ciel changer, la mer se former et se déformer ; j'aime le bouillon chaud dans le thermos au pied du barreur et l'étoile qu'on prend un temps pour cap, la nuit, entre hauban et galhauban ; j'aime quitter une côte de vue et, après un jour, huit jours, un mois, en voir apparaître une autre, qu'on attendait.
J'aime arriver, entrer, mouiller, et quand tout est en place, fixé, tourné, amarré, ferlé, rabanté, être à terre. Je suis un amateur. »

Jean François Deniau était un homme passionné qui ne connaissait pas la demi-mesure. Il a fait de sa vie un roman d’aventure, tour à tour, journaliste, écrivain, voyageur, diplomate, ministre, académicien, un destin hors du commun. Il aimait l’action avant tout. La mer était son royaume, il s’y sentait à l’aise, il s’y retrouvait. En 1995, il réalisera même une traversée de l'Atlantique en solitaire, après un triple pontage coronarien.

« La mer est ronde » est le récit d’expériences et d’aventures marines regroupés autour de cinq thèmes : partir, naviguer, escales, naviguer encore, le cercle « la grande secrète ». Il décline avec un humour décapant et un art consommé du récit, tout ce que la mer lui offre de joies et de désagréments, d’illusions, de découragement. Il raconte les longues heures de quart, la nuit, les étoiles. Il va au-delà de l’anecdotique pour creuser l’émotion, cerner une réalité plus floue sans jamais rien vouloir prouver à personne.

« En un mot, ce livre est inutile. Il raconte seulement l’expérience (ou les expériences) de quelqu’un qui a du plaisir à la voile et en mer et qui l’a écrit pour ajouter à son plaisir celui si possible de la partager »

Effectivement, il partage cette dévorante passion qui le saisit dès l’enfance. A dix ans, il calfatait la vieille coque du bateau d’un cousin, un grand oncle par alliance qui avait fini sa carrière comme capitaine de vaisseau racontait comment il avait vu sur une corvette à voile dans les mers de Chine, le grand serpent de mer. A quinze ans, il embarque sur une bisquine pendant les vacances. Sa destinée maritime est lancée et sans être exclusive, elle occupera une place importante tout au long de sa vie.

« Contrairement à ce que certains croient, la poésie n’est pas une sorte de rêverie vague et indéterminée. La poésie c’est sextant, télémètre, sonde et compas en main, par des signes symboliques recomposer un monde aussi réel que la roche et le phare, que la grève et le cap. C’est du travail d’ingénieur de première classe. »

« Nous qui aimons souvent partir et aussi souvent arriver. Nous qui trouvons 360° d’horizon marin sous le ciel le plus riche paysage du monde tour à tour hostile et bienveillant, connu et imprévisible, radieux de la paix des temples grecs et déchirés en un enfer dément, passant par toutes les couleurs du prisme et de l’âme et qui, comme une âme respire. »

Un livre en forme d’avertissement aussi, sans fioriture et sans complaisance, la mer n’est pas tendre, elle se mérite, s’apprend, se comprend, se fait désirer et parfois se refuse mais à qui sait en respecter les règles en toute modestie et en accepter les contraintes, elle offre des émotions inoubliables et grandioses.

A lire, relire et rêver

La mer est ronde, récits, Le Seuil, 1975 ; Gallimard, 1981, nouv. éd. 1996 ; Folio, 1992. Prix de la Mer.

mardi 14 octobre 2008

Les agréables conséquences du geste de VGE

En 1974, la Grèce se débarrassait du joug des colonels, la dictature faisait place à la démocratie. Constantin Caramanlis, en exil à Paris, fut rappelé à Athènes et nommé Premier ministre le 24 juillet 1974. Valéry Giscard d’Estaing, alors occupant de l’Elysée prêta personnellement un hélicoptère à Constantin Caramanlis pour débarquer dans la capitale grecque. Ce geste que la presse avait largement commenté tant en France qu’en Grèce nous a valu, cet été-là, un séjour idyllique dans la péninsule hellénique.

Sac au dos et chaussures de marche, nous étions sur le bord de la route, pouce levé, attendant qu’un véhicule veuille bien nous prendre à son bord ce qui ne tardait jamais longtemps. Chaque fois que nous étions embarqués, après les présentations d’usage, nous avions droit à l’inévitable question « d’où êtes vous ? ». Notre réponse « Gallia » nous valait inévitablement l’exclamation enthousiaste « Caramenlis et Giscard d’Estaing » sur un ton qui aurait pu laisser penser que Valéry et Constantin avaient convolé en juste noce. Tous nos chauffeurs réagissaient comme si nous avions été personnellement responsables du geste du président français. A partir de là, ils étaient tous prêts à se mettre en quatre pour satisfaire, dans la mesure de leurs moyens, nos moindres désirs et surtout nous remercier de l’attitude généreuse que la France avait eu à l’égard de la Grèce. Nous devenions leurs amis rien qu’au vu de notre nationalité.

Nous avons dû partager des petits déjeuners gastronomiques, dans des villages montagneux de l’Epire, nous gaver de pâtisseries à Ioannina, boire des litres de café grec sur tout le trajet, avaler des verres d’Ouzo à n’en plus finir accompagnés de salades grecques au cours de soirées mémorables qui voyaient la barrière des langues s’effondrer au fur et à mesure que le temps passait, être convié à un mariage dans une île des Sporades et danser avec les mariés, nous faire servir une somptueuse moussaka en plein midi dans un village où nous étions complètement égarés, déguster des tiropitas en guise de goûter, des poissons grillés au cœur de la nuit enfin, personne ne nous laissait repartir avant de nous avoir chargé de pastèques juteuses et de grappes de raisins dodues.
Cette année-là, notre voyage se limitait au nord de la Grèce. Débarqués à Igouménitsa, petit port en face de Corfou nous avions rejoint Ioannina pour remonter vers Kastoria. Non loin de l’Albanie, cette petite ville située sur les rives du magnifique lac du même nom est réputée pour sa spécialité : la fourrure mais aussi pour ses églises byzantines. Nous sommes entrés dans la capitale de l’Epire sur un chargement de pastèques, tentant de nous faire une place aussi confortable que possible au milieu des cucurbitacées. La route en très mauvais état n’autorisait pas la moindre once d’un quelconque bien être. La pastèque, qu'on se le dise, n'est pas un matelas mais un fruit. Nous sommes descendus du véhicule à bon port mais en piteux état.

La cause de notre présence dans cette partie de la péninsule fort peu prisée par les touristes ce qui n’était pas pour nous déplaire, se trouvait à Paris. Nous avions sympathisé avec Yannos, l’un de nos voisins de nationalité grecque. Yannos avait quitté son pays depuis près de trente ans. Il vivotait d’une retraite très modeste dans un studio qui donnait dans la cour de l’immeuble où nous habitions près du parc Montsouris. Il entretenait des liens affectueux avec Odette, la concierge qui avait à peu près le même age que lui et qui occupait la loge juste en face de chez lui. Ils étaient un peu comme les piliers de ce lieu, lui donnant sa cohérence et assurant le lien entre les habitants du côté rue et ceux du côté cour. La Grèce, Yannos nous en parlait à chaque fois que nous passions chez lui, c’est à dire plusieurs fois par semaine. Il aurait tant voulu retourner dans son pays. Sa famille, des fourreurs, était implantée à Kastoria. Et puis, la guerre et tout a basculé. Alors quand nous lui avons dit que nous retournions là-bas pour quelques semaines, il a voulu que nous passions voir si par hasard, son frère ou peut-être même un cousin, un neveu, enfin quelqu’un, puisse encore lui faire signe après toutes ses années. Munis d’une adresse approximative qu’il nous avait confiée, nous avons cherché, interrogé, insisté à l’excès. Personne n’a pu ou su nous donner le moindre indice nous permettant de découvrir un parent de Yannos. Sa famille semblait avoir été effacée de la mémoire de la ville. Nous étions triste pour notre voisin à qui nous aurions souhaité apporter au minimum, le vague espoir de retisser un lien avec sa ville natale à travers un contact familial. J’ai pris quelques photos pour lui montrer sa rue. Au bord du lac dont il nous avait tant décrit la beauté et qui valait bien tous les compliments que nous en avions entendus, nous avons croisé quelques pêcheurs méditant savamment devant leur ligne. Puis nous sommes repartis.
Le voyage s’est poursuivi par Trikala, Larissa et Volos toujours sur le mode euphorique et conviviale que l’effet « Giscard » avait largement contribué à démultiplier avec pour deuxième objectif de ce voyage, une petite île des Sporades, Alonissos, où nous étions attendus par une famille de pêcheurs et quelques amis grecs, vagabonds célestes rencontrés à Rotterdam.
Juillet 1974