jeudi 6 novembre 2008

Petit tour au commissariat de quartier

Le commissariat se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble en brique au fond d’une cour arborée placée sous le regard acéré d’un Lénine fraichement repeint. Il nous avait fallu patienter sur un banc, attendant l’ouverture des bureaux. 16 heures, indiquait la pancarte sur la porte. Le commissariat s’avérait être un « point de maintien de l’ordre public ». Un ordre avec lequel il ne fallait pas trop prendre de liberté ou alors intelligemment ou alors en payant. L’œil de Moscou était moins regardant qu’auparavant mais il restait vigilant. Poutine venait de prendre place sur le trône du pays. Les grosses cylindrées, japonaises, américaines, européennes, garées le long du trottoir, remplaçaient les Jigouli qui n'avaient plus vraiment la cote. La Russie subissait une mue radicale.

Le commissaire était chargé de gérer les plaintes et de suivre les affaires du quartier. L’éclairage blafard de néons souffreteux donnait au local un air sinistre qu’illustraient un mobilier gris et des cloisons en contreplaqué marron. Dans le couloir qui distribuait trois bureaux, s’affichait sur des vignettes, la flamboyante histoire de la police, soulignant ses hauts faits, images d’Epinal qui valaient le coup d’œil. Le drapeau, faucille et marteau sur fond rouge, rappelait la solennité et le sérieux du lieu, et comme dans tous les espaces marqués par la masculinité, quelques pin up bien roulées égayaient les armoires métalliques tristes à pleurer. Devant le panneau d’interdiction de fumer, un fonctionnaire allumait une cigarette derrière l’autre et l’ordre public n’avait qu’à bien se tenir.

L’affaire qui nous conduisait là, relevait parfaitement de ses fonctions. Le propriétaire de l’amie qui me recevait à Moscou était venu faire un esclandre, ce n’était pas la première fois et comme toujours en Russie, l’affaire avait pris des allures de tragédie grecque. La scène s’était déroulée un samedi. Kostia G qui venait récupérer son loyer, avait d’emblée entamer les hostilités. Il était question d’étagères déplacées, de réfrigérateur à dégivrer, de juifs qui avaient cassé le canapé et de françaises qui étaient aussi problématiques que les russes. Konstantin était un petit homme insipide, portant des vêtements usés jusqu’à la corde et une veste étriquée. Ses cheveux gris partaient dans tous les sens comme s’ils avaient voulu s’enfuir du crane sur lequel ils étaient plantés. Konstantin s’agitait beaucoup, sautillait un peu, gesticulait abondamment, passait d’une pièce à l’autre rapidement, je l’aurai bien pris en photo si je n’avais pas craint de faire monter la tension d’un cran. Je ne parle ni ne comprend le russe, j’assistais à la scène en spectatrice intriguée. Tout ce qui se disait était traduit par Laure, la locataire du lieu qui à cette occasion me donnait à croire qu’elle maîtrisait parfaitement la langue ce qu’elle démentait formellement.

Laure, était venue à Moscou passer une année sabbatique. Elle avait trouvé cet appartement à deux pas de la station de métro Bieloruskaïa par l’intermédiaire d’une agence immobilière. Konstantin G, le propriétaire lui avait paru d’emblée un peu étrange sans qu’elle puisse déterminer si cette impression était valide ou si elle résultait d’une erreur d’interprétation provoquée par la différence culturelle. Cet ancien électricien âgé de 55 ans, divorcé, vivait seul. Il recevait une pension d’Etat de 250 francs chaque mois et louait son appartement 350 dollars. Lui, s’en allait vivre en périphérie de la ville dans un petit logement qu’il payait 110 dollars. La différence lui permettait de subvenir à ses besoins. Tout aurait été parfait pour les deux parties s’il n’avait pas été légèrement dérangé, enclin à soupçonner ses locataires des pires vilénies comme d’être juifs, de ne pas croire en Dieu, de fumer, de ne pas s’occuper de ses fleurs, de déplacer ses livres… Il pouvait téléphoner tous les soirs pour prendre des nouvelles des fleurs.

La scène dura un temps certain, Kostia voulait que nous quittions l’appartement sur le champ mais se calma un peu lorsque Laure lui réclama l’argent de la caution. Enfin, il finit par quitter les lieux laissant l’argent du loyer et un sac de vieilles nippes. Laure souhaitait porter l’affaire au commissariat afin de laisser une trace de l’incident au cas où l’irascible propriétaire deviendrait menaçant et surtout violent. C’était la seconde fois qu’elle se rendait dans ce commissariat. Elle avait été conviée à s’y présenter, quelques semaines auparavant, pour répondre aux questions du commissaire qui menait une enquête suite à une plainte posée par Kostia contre ses précédents locataires qu’il accusait d’avoir tout cassé. Konstantin G. était déjà connu des fonctionnaires de l’ordre public pour son côté un peu détraqué, excessif et un tantinet paranoïaque. Le commissaire, Alexandre K, était bel homme, il écouta avec un intérêt poli le récit que lui fit Laure, lui conseilla une nouvelle fois de déménager et lui indiqua le numéro du commissariat central ouvert 24 heures sur 24 qui, assurait-il, pourrait intervenir très vite si nécessaire.

Je me laissais porter par la musicalité de la langue d’où s’échappait parfois un mot qui résonnait familièrement à mon oreille, et mon imagination au fil des sonorités construisait une histoire parallèle sans aucun rapport avec la réalité, largement inspiré des romans d’espionnage de John Le Carré. La police russe portait une telle charge historique que je me suis étonnée et je dirai même que j’étais un peu déçue de ce qu’aucun commis de l’Etat n’ait même demandé à vérifier mes papiers. Nous sommes ressorties. Il faisait beau. A la terrasse d’un petit café, quelques consommateurs buvaient tranquillement leur bière. Moscou affectait un air serein, quasi estival. Et, même Lénine semblait afficher un petit sourire en coin.

juin 2000

mardi 28 octobre 2008

la mer est ronde

« Amateur, cela veut dire "qui aime", et c'est bien de cela qu'il s'agit. J'aime la mer et j'aime être en mer. J'aime partir, larguer l'amarre et passer les feux ; j'aime naviguer, voir le vent tourner, la brise adonner, le ciel changer, la mer se former et se déformer ; j'aime le bouillon chaud dans le thermos au pied du barreur et l'étoile qu'on prend un temps pour cap, la nuit, entre hauban et galhauban ; j'aime quitter une côte de vue et, après un jour, huit jours, un mois, en voir apparaître une autre, qu'on attendait.
J'aime arriver, entrer, mouiller, et quand tout est en place, fixé, tourné, amarré, ferlé, rabanté, être à terre. Je suis un amateur. »

Jean François Deniau était un homme passionné qui ne connaissait pas la demi-mesure. Il a fait de sa vie un roman d’aventure, tour à tour, journaliste, écrivain, voyageur, diplomate, ministre, académicien, un destin hors du commun. Il aimait l’action avant tout. La mer était son royaume, il s’y sentait à l’aise, il s’y retrouvait. En 1995, il réalisera même une traversée de l'Atlantique en solitaire, après un triple pontage coronarien.

« La mer est ronde » est le récit d’expériences et d’aventures marines regroupés autour de cinq thèmes : partir, naviguer, escales, naviguer encore, le cercle « la grande secrète ». Il décline avec un humour décapant et un art consommé du récit, tout ce que la mer lui offre de joies et de désagréments, d’illusions, de découragement. Il raconte les longues heures de quart, la nuit, les étoiles. Il va au-delà de l’anecdotique pour creuser l’émotion, cerner une réalité plus floue sans jamais rien vouloir prouver à personne.

« En un mot, ce livre est inutile. Il raconte seulement l’expérience (ou les expériences) de quelqu’un qui a du plaisir à la voile et en mer et qui l’a écrit pour ajouter à son plaisir celui si possible de la partager »

Effectivement, il partage cette dévorante passion qui le saisit dès l’enfance. A dix ans, il calfatait la vieille coque du bateau d’un cousin, un grand oncle par alliance qui avait fini sa carrière comme capitaine de vaisseau racontait comment il avait vu sur une corvette à voile dans les mers de Chine, le grand serpent de mer. A quinze ans, il embarque sur une bisquine pendant les vacances. Sa destinée maritime est lancée et sans être exclusive, elle occupera une place importante tout au long de sa vie.

« Contrairement à ce que certains croient, la poésie n’est pas une sorte de rêverie vague et indéterminée. La poésie c’est sextant, télémètre, sonde et compas en main, par des signes symboliques recomposer un monde aussi réel que la roche et le phare, que la grève et le cap. C’est du travail d’ingénieur de première classe. »

« Nous qui aimons souvent partir et aussi souvent arriver. Nous qui trouvons 360° d’horizon marin sous le ciel le plus riche paysage du monde tour à tour hostile et bienveillant, connu et imprévisible, radieux de la paix des temples grecs et déchirés en un enfer dément, passant par toutes les couleurs du prisme et de l’âme et qui, comme une âme respire. »

Un livre en forme d’avertissement aussi, sans fioriture et sans complaisance, la mer n’est pas tendre, elle se mérite, s’apprend, se comprend, se fait désirer et parfois se refuse mais à qui sait en respecter les règles en toute modestie et en accepter les contraintes, elle offre des émotions inoubliables et grandioses.

A lire, relire et rêver

La mer est ronde, récits, Le Seuil, 1975 ; Gallimard, 1981, nouv. éd. 1996 ; Folio, 1992. Prix de la Mer.

mardi 14 octobre 2008

Les agréables conséquences du geste de VGE

En 1974, la Grèce se débarrassait du joug des colonels, la dictature faisait place à la démocratie. Constantin Caramanlis, en exil à Paris, fut rappelé à Athènes et nommé Premier ministre le 24 juillet 1974. Valéry Giscard d’Estaing, alors occupant de l’Elysée prêta personnellement un hélicoptère à Constantin Caramanlis pour débarquer dans la capitale grecque. Ce geste que la presse avait largement commenté tant en France qu’en Grèce nous a valu, cet été-là, un séjour idyllique dans la péninsule hellénique.

Sac au dos et chaussures de marche, nous étions sur le bord de la route, pouce levé, attendant qu’un véhicule veuille bien nous prendre à son bord ce qui ne tardait jamais longtemps. Chaque fois que nous étions embarqués, après les présentations d’usage, nous avions droit à l’inévitable question « d’où êtes vous ? ». Notre réponse « Gallia » nous valait inévitablement l’exclamation enthousiaste « Caramenlis et Giscard d’Estaing » sur un ton qui aurait pu laisser penser que Valéry et Constantin avaient convolé en juste noce. Tous nos chauffeurs réagissaient comme si nous avions été personnellement responsables du geste du président français. A partir de là, ils étaient tous prêts à se mettre en quatre pour satisfaire, dans la mesure de leurs moyens, nos moindres désirs et surtout nous remercier de l’attitude généreuse que la France avait eu à l’égard de la Grèce. Nous devenions leurs amis rien qu’au vu de notre nationalité.

Nous avons dû partager des petits déjeuners gastronomiques, dans des villages montagneux de l’Epire, nous gaver de pâtisseries à Ioannina, boire des litres de café grec sur tout le trajet, avaler des verres d’Ouzo à n’en plus finir accompagnés de salades grecques au cours de soirées mémorables qui voyaient la barrière des langues s’effondrer au fur et à mesure que le temps passait, être convié à un mariage dans une île des Sporades et danser avec les mariés, nous faire servir une somptueuse moussaka en plein midi dans un village où nous étions complètement égarés, déguster des tiropitas en guise de goûter, des poissons grillés au cœur de la nuit enfin, personne ne nous laissait repartir avant de nous avoir chargé de pastèques juteuses et de grappes de raisins dodues.
Cette année-là, notre voyage se limitait au nord de la Grèce. Débarqués à Igouménitsa, petit port en face de Corfou nous avions rejoint Ioannina pour remonter vers Kastoria. Non loin de l’Albanie, cette petite ville située sur les rives du magnifique lac du même nom est réputée pour sa spécialité : la fourrure mais aussi pour ses églises byzantines. Nous sommes entrés dans la capitale de l’Epire sur un chargement de pastèques, tentant de nous faire une place aussi confortable que possible au milieu des cucurbitacées. La route en très mauvais état n’autorisait pas la moindre once d’un quelconque bien être. La pastèque, qu'on se le dise, n'est pas un matelas mais un fruit. Nous sommes descendus du véhicule à bon port mais en piteux état.

La cause de notre présence dans cette partie de la péninsule fort peu prisée par les touristes ce qui n’était pas pour nous déplaire, se trouvait à Paris. Nous avions sympathisé avec Yannos, l’un de nos voisins de nationalité grecque. Yannos avait quitté son pays depuis près de trente ans. Il vivotait d’une retraite très modeste dans un studio qui donnait dans la cour de l’immeuble où nous habitions près du parc Montsouris. Il entretenait des liens affectueux avec Odette, la concierge qui avait à peu près le même age que lui et qui occupait la loge juste en face de chez lui. Ils étaient un peu comme les piliers de ce lieu, lui donnant sa cohérence et assurant le lien entre les habitants du côté rue et ceux du côté cour. La Grèce, Yannos nous en parlait à chaque fois que nous passions chez lui, c’est à dire plusieurs fois par semaine. Il aurait tant voulu retourner dans son pays. Sa famille, des fourreurs, était implantée à Kastoria. Et puis, la guerre et tout a basculé. Alors quand nous lui avons dit que nous retournions là-bas pour quelques semaines, il a voulu que nous passions voir si par hasard, son frère ou peut-être même un cousin, un neveu, enfin quelqu’un, puisse encore lui faire signe après toutes ses années. Munis d’une adresse approximative qu’il nous avait confiée, nous avons cherché, interrogé, insisté à l’excès. Personne n’a pu ou su nous donner le moindre indice nous permettant de découvrir un parent de Yannos. Sa famille semblait avoir été effacée de la mémoire de la ville. Nous étions triste pour notre voisin à qui nous aurions souhaité apporter au minimum, le vague espoir de retisser un lien avec sa ville natale à travers un contact familial. J’ai pris quelques photos pour lui montrer sa rue. Au bord du lac dont il nous avait tant décrit la beauté et qui valait bien tous les compliments que nous en avions entendus, nous avons croisé quelques pêcheurs méditant savamment devant leur ligne. Puis nous sommes repartis.
Le voyage s’est poursuivi par Trikala, Larissa et Volos toujours sur le mode euphorique et conviviale que l’effet « Giscard » avait largement contribué à démultiplier avec pour deuxième objectif de ce voyage, une petite île des Sporades, Alonissos, où nous étions attendus par une famille de pêcheurs et quelques amis grecs, vagabonds célestes rencontrés à Rotterdam.
Juillet 1974


dimanche 21 septembre 2008

El Morro,village aux cent visages

Carupano, nous offrait une porte d’entrée au Venezuela. Nous retrouvions la mer Caraïbe après une semaine de navigation plutôt calme en Atlantique. Les vents et les courants nous avaient gentiment poussés depuis Paramaribo et le soleil nous suivait comme notre ombre. Nous étions heureux d’être arrivés à bon port et nous tentions de déchiffrer le paysage que nous offrait ce mouillage. Des bateaux de pêche désertés, un voilier silencieux, la silhouette d’une petite ville tranquille dont les bâtiments ne s’élevaient pas très haut et quelques personnes qui animaient ce tableau bien paisible. L’après midi touchait à sa fin.

Nuage, se dandinait sur son ancre. Nous attendions patiemment la visite des autorités portuaires qui nous délivreraient le droit d’entrer officiellement sur le territoire, d’aller en ville nous dégourdir les jambes, de nous poser à une terrasse de café pour y savourer le temps qui passe devant une cerveza. Seule Kou’men, jouait l’indifférente. Elle avait entrepris un nettoyage minutieux de son pelage qui s’adaptait de mieux en mieux au climat après avoir laissé au fil des flots une grande partie de la fourrure fournie acquise au Cap Horn qui l’avait alors protégée du froid mais l’avait faite grandement transpirer lors de la remontée vers les tropiques et l’équateur.

Aucun képi ne montrait le bout de sa visière à croire que les fonctionnaires vénézuéliens avaient déjà fini leur journée de labeur. Nous avons regardé le soleil qui se couchait si rapidement sous ces latitudes. Pas de moustique importun et la promesse d’une nuit de sommeil complète, une soirée idyllique.

Le lendemain matin, à peine les autorités repartis, à nous la ville. Le marché tenait ses promesses de produits frais, colorés et odorants. La carte des jus de fruits frais d’un bar croisé sur notre route offrait un choix étendue. C’est là que je testais le mélange carotte-orange, une révélation. Carupano, n’offrait pas d’attrait particulier mais parcourir la ville n’était pas sans intérêt : une ambiance aisée sans plus, apaisée en plus.

Le jour d’après, nous quittions le port de Carupano pour mettre le cap sur El Morro. A flanc de montagnes, ce petit village de pêcheurs voyait le ciel parcouru en tous sens d’oiseaux marins. Les oiseaux dont les pêcheurs suivaient le vol pour ramener le poisson. Pélicans, frégates, mouettes leur indiquaient les lieux de pêche. D’un geste ample, ils lançaient l’épervier qui retombait en s’ouvrant élégamment sur la mer emprisonnant leurs proies luisantes et frétillantes qu’ils ramenaient à bord. Ce rituel se reproduisait jusqu’à ce que le soleil frôle l’horizon. Les pêcheurs rentraient alors et il y en avait toujours un pour déposer à bord de Nuage quelques unes de ses prises.
Les pélicans étaient légion, beaucoup se laissaient dériver autour du bateau. En vol lorsqu’il repérait des poissons, il plongeait en tournoyant, bec en avant, disparaissait dans l’eau un instant avant d’en ressortir la poche du bec gonflée de laquelle sortaient une ou plusieurs queux de poissons. Nous pouvions les observer à loisir, ils n’étaient pas farouches.

El morro, situé sur un promontoire rocheux relié par un isthme de terre, s’étirait le long de quelques rues jonchées de tas d’ordures qui côtoyaient, comme pour les narguer, de belles américaines, l’essence ne coûtaient que 18 centimes le litre. Nous comptions encore en francs. Le cinéma changeait de programme tous les soirs, deux bolos, la place, la salle la moins chère du pays. Plus loin, le bistrot était uniquement occupé par de vigoureuses femmes qui n’avaient pas l’air de s’en laisser compter. Au milieu de la rue, un cochon peu avenant et de taille respectable nous faisait face. Peu coutumier des humeurs de l’animal, nous avons préféré rebrousser chemin. Garçons et filles, en uniforme, sortaient au même moment de l’école semant un joyeux désordre sur leur passage. Sur la plage, certains enfants se baignaient au milieu des détritus. A quelques pas, sur le sable, le cadavre d’un porc éventré faisait le régal des urubus qui se disputaient allégrement les meilleurs morceaux. L’oiseau n’est pas très élégant et comme tout charognard, il n’attire pas la sympathie mais il prend son rôle de nettoyeur très au sérieux.
Dans l’épicerie régnait un désordre tel, qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits. L’homme qui la gérait, était un poète et un inventeur. Visage rieur et regard malicieux, la tête pleine d’engins tarabiscotés, il avait déjà réalisé un hélicoptère en boites de conserve vides. L’engin s’était élevé de plusieurs mètres avant de choir abruptement. Au moment où nous le rencontrions, il travaillait au projet d’une embarcation dont j’ai eu le plus grand mal à comprendre le principe. Il apprenait le français et sa curiosité semblait insatiable. Il voulait tout savoir de la France, du bateau, des voyages et déjà la nuit envahissait les rues. La pénombre avait fait sortir les rats qui se baladaient tranquillement sur les étagères de la boutique pour s’y ravitailler. Le propriétaire ne s’en souciait guère, il avait bien d’autres chats à fouetter.

C’est en ce lieu improbable que nous avons fait la connaissance de Pierre et Florence, installés à la pointe du Venezuela, en face de Trinidad. Ils semblaient avoir découvert là, le paradis terrestre, de Charly et Josette portant Brutus, un chiot de quelques jours dans ses bras, qui avaient entrepris d’élever quelques animaux bravant l’hostilité des autochtones et les tracasseries de l’administration et de Véronique et Loïc qui voulaient se lancer dans la pêche et se trouvaient confrontés à des fonctionnaires zélés, voire tatillons. Tant de français en un lieu si minuscule relevaient de l’invraisemblable.

Nous avons bu une bière puis deux puis trois et terminé la soirée à bord pour échanger nos destins jusqu’au milieu de la nuit. Le lendemain, le car nous a conduites à Carupano pour un tour au marché. Au retour, le chauffeur s’est détourné de son chemin pour me conduire à la poste. Je n’avais fait que lui demander quel était l’arrêt le plus proche du bâtiment. Il arrêta le bus et tenu même à m’accompagner au guichet. Je n’en demandais pas tant, j’étais même un peu gênée par tant d'attention. Le bus occupait toute la chaussée et les voitures qui le suivaient ont dû patienter. A quoi tiennent les embouteillages parfois ! A bord, personne ne s’est offusquée de cette modification de parcours, l’ambiance était bon enfant, rires aux éclats et discussions serrées.

Le dernier soir au village nous a réuni chez notre épicier préféré, nous nous sommes assis sur le trottoir pour siroter un jus de corossol. Un pêcheur a entrepris de me donner une leçon d’histoire. Il y était question de Christophe Colomb, de Simon Bolivar, du général Sucre. De ce dernier, il avait en tête qu’il avait mis fin à la guerre d’indépendance et il disait « el general Antonio Jose de Sucre es el mas grande general del mundo » il avait un peu bu et répétait la leçon encore et encore en se rapprochant un peu plus de moi à chaque fois. A la fin, il a même utilisé les mains pour que ses propos me rentrent mieux dans la tête. J’ai dû prendre congé de ce professeur zélé avec une grande diplomatie pour ne pas le froisser. Au comptoir, un type ivre souffrant d’un strabisme accentué, poussait des hurlements et nous interpellait successivement Anne et moi en nous appelant « mi amor » mais comme il louchait, nous ne savions jamais à laquelle de nous deux il s’adressait.

Nous avons fini par rentrer après avoir fait nos adieux à la ronde. Juan, l’épicier nous avait offert son plus beau sourire et des jus de corossol. Le lendemain nous appareillions encore tout ébaubis par tant de rencontres insolites dans un si petit village.
Octobre 1979

jeudi 21 août 2008

Chez monsieur Freud

Cher inconscient,

« Combien prodigieux sont ces êtres, capables de vous interpréter même l'inexplicable, sachant lire ce qui ne fut jamais écrit; leur esprit souverain découvre des liens au milieu du chaos; jusque dans les ténèbres de l'éternelle nuit ils trouvent des chemins. »
Hugo von Hofmannsthal - « La Mort et le Fou »

Il semble que le temps n’ait pas de prise sur ce quartier qui respire une tranquillité bourgeoise. Rien ne distingue l’immeuble du 19 Berggasse des bâtiments alentours. Sur les murs du hall, une affiche annonce une série de manifestations musicales et littéraires intitulée « Eros Musik ». Pas un bruit ne filtre des appartements. Une femme ouvre la porte du domicile où vécut Freud entre 1891 et son départ en exil, le 3 juin 1938, elle encaisse le droit d’entrée et vous laisse à vous-même.

Qu’est-ce que je venais chercher en visitant cet espace ? Assouvir une curiosité, baigner un moment dans l’atmosphère de l’endroit, humaniser le génie de l’inconscient. Dans l’entrée, la canne, le chapeau et la trousse de médecin ont acquis le statut de pièces de musée. La salle d’attente a retrouvé le mobilier d’origine et dans la bibliothèque quelques livres ayant appartenu à Freud ont repris place sur les étagères.

Bien sur, ce lieu de vie est devenu musée et, dans le célèbre cabinet, il faut se forcer un peu pour imaginer une séance. Mais l’ensemble même figé transpire encore la mémoire de l’inventeur de cette nouvelle science à travers certains détails palpables : un flacon, une gourde, une lettre…

Dans les cadres, des photos, portraits de Freud et portraits de groupe des fondateurs de la psychanalyse. Il en est une qui montre le médecin viennois penché vers son chien pour le caresser. Il y a quelque chose de fragile et d’émouvant dans cette attitude. Le cliché a été pris peu de temps avant que Freud et sa famille puissent partir en exil. Il aura fallu la mobilisation de Marie Bonaparte et d’Ernest Jones, du Président Roosevelt et même de Mussolini pour obtenir des nazis son autorisation de sortie du territoire autrichien.

Ironie du sort, l’homme qui délivrait les tourments de l’âme par la parole est mort à Londres, d’une tumeur de la mâchoire. Incinéré, ses cendres furent déposées dans une amphore antique datant du IVe siècle avant notre ère que lui avait offerte Marie Bonaparte. Freud aurait dit en recevant ce précieux présent « Quel dommage qu’on ne puisse l’emporter dans sa tombe… ». L’urne funéraire a été volée et personne n’a jamais su ce qu’il est advenu des cendres du grand Sigmund.
Novembre 2003

mardi 15 juillet 2008

R : rivages


« Les rivages écrivent les voyages et descendent à la plage ramasser des coquillages. Ils égrènent les villages pour de joyeux cabotages ou de lointains amarrages. Ce paysage côtoie les nuages et, parfois les orages y forment des mirages, célestes messages ou précieux présages. Equipages accoudés au bastingage, prends garde aux rivages dont les parages évoquent de sanglants abordages, de tempétueux naufrages et de sournois piratages. »

Le flux et le reflux sculptent à chaque instant la géographie du rivage. Dans cet espace mouvant et flou qui hésite sans cesse entre terre et mer, naissent les rêves de voyage les plus fous. Combien d’éphémères navigateurs ont dessiné la carte imaginaire de leur outremer sur la grève avant que le flot engloutissant leurs songes ne les ramènent à de plus discrets périples.

Les rivages recueillent le secret des fonds marins que les vagues déposent sur les plages en minuscules éclats. Le promeneur expérimenté peut déchiffrer les fabuleux récits de modestes aventures dans ces débris éparpillés. Les enfants ravis par cette chasse aux trésors s’inventent d’audacieux pirates et de courageux capitaines qui peuplent leurs rêveries de combats acharnés pleins de fougue et de bravoure.

Les poètes aiment à suivre la ligne mouvante des rivages pour y cueillir quelques bouquets d’images, dans le scintillement des vagues, le dessin d’une algue, le cri d’une mouette, la marche alambiquée d’un crabe, la danse d’un nuage qui se glisseront ensuite, silencieusement, dans les stances d’une ballade. Et les vagabonds, les pieds dans le sable, cueillent les étoiles que les nuits de pleine lune font étinceler dans l’écharpe ondoyante de la voie lactée.

Au loin, les marins apercevant le rivage se prennent à songer à la douceur du foyer, aux promesses de la nuit, aux rires des enfants et les mains s’activent plus fébrilement autour des filets et des nasses.

Cette terre marginale, fluctuant au rythme des marées, convoque les mirages et les pêcheurs de rêves détectent savamment les indices célestes qui annoncent les plus beaux. Les conformistes choisissent l’heure du coucher de soleil tandis que d’autres, en véritables experts, patientent jusqu’à l’instant solaire privilégié, lorsque les camaïeux de gris ou de bleus dévoilent toute la richesse de leur palette à l’univers océan.

mercredi 9 juillet 2008

"Le Voyage" Sergio Pitol

Sergio Pitol, considéré comme l’un des plus grands écrivains mexicains, est né à Puebla, au Mexique, en 1933. Pendant de nombreuses années sa fonction de conseiller culturel dans les ambassades mexicaines l’a conduite à vivre à Paris, Varsovie, Budapest, Prague, Moscou. « Le voyage » est un récit autobiographique que l’auteur rédige au cours d’un voyage qui part de Prague où il est en poste pour aboutir en Géorgie où il est invité par l’union des écrivains du pays.

« Au début de 1986, quatre ans après mon arrivée à Prague, j’eus la surprise de recevoir de l’Union des écrivains de Géorgie une invitation à visiter cette république au mois de mai. La Géorgie venait de gagner tout à coup une certaine célébrité à cause du ton subversif de son cinéma, et on l’a considéré comme l’une des places fortes de la perestroïka, terme qui désignait la transformation lancée par Mikhaïl Gorbatchev en URSS. »

Prague – Tbilissi, pas si simple à l’heure de la glasnost, l’auteur va devoir se rendre à Moscou avant d’être conduit à Leningrad et désespérer de pouvoir parvenir en Géorgie.

« Quelques jours plus tard, le secrétariat aux affaires étrangères m’informait que le ministère de la Culture de l’URSS me transmettait une invitation à me rendre à Moscou du 20 au 30 mai de cette année. (…) Je compris tout de suite que c’était une parade à la lettre de Géorgie, pour que tout le monde sût que c’était toujours la métropole qui décidait de l’envoi des invitations, et que le reste n’était toujours qu’une vaste périphérie incertaine. »

Sergio Pitol excelle a décrire les changements de la Perestroïka à travers ses mésaventures avec l’administration soviétique et les divers détournements sous des prétextes culturels qui l’empêchent de se rendre à Tbilissi. Il mêle ses rêves, ses petits ennuis, ses observations, à des commentaires éclairés sur la littérature, la peinture, l’architecture.

"A Moscou, près du centre. La ville m'impose ses conception urbanistique, son aspect spectaculaire et sa puissance. «Moscou est la troisième Rome et il n'y en aura pas une quatrième», dit un slogan slavophile du XVIème siècle, qui depuis gouverne l'inconscient russe. Quelle merveille que parcourir la rue Gorki en voiture ! À peine arrivé, on sent déjà le changement. On discute du nouveau moment politique, des nouvelles pièces de théâtre, du nouveau cinéma et des nouveaux problèmes que tout le monde doit affronter : le nouveau, le nouveau, le nouveau contre le vieux semble présider au moment actuel. Un peu avant l'atterrissage, Mme A. m'a exprimé la répulsion que lui causent les changement qui affectent le cinéma soviétique. «L'irresponsabilité peut mener au désastre, dit-elle, et ces gens-là ne sont pas prêts pour des changements de ce genre; il faudra qu'ils se forment d'abord, sinon ils vont provoquer des bouleversements. Les Géorgiens sont les pires, les moins fiables. Ils ont fait un virage à cent quatre-vingts degrés, ce qui revient à tourner le dos à leur riche culture traditionnelle; ils la maudiraient, s'ils pouvaient, il l'effaceraient. Leur critique sociale est trop stridente, ridicule, grossière. Il ne va sortir rien de bon de tout cela, vous verrez.»
Je reçus ces marques d'exaspération avec un bonheur absolu."

En fin lettré, il rend hommage aux auteurs, hommes de théâtre, de cinéma : Pouchkine, Gogol, Meyerhold, Boulgakov, Eisenstein, … la poétesse Marina Tsvetaieva semble le fasciner. Il consacre deux chapitres au destin tragique de cette femme hors norme. Erudit inspiré, il conserve un regard critique et amusé sur l’actualité politique et sociale de la Glasnost.

Les passages « géorgiens » réjouissent par l'appétit de vie et la générosité qui émanent des ambiances, des rencontres, des conversations relatées mais Sergio Pitol n'hésite pas à relever quelques travers et se moque de l’importance que les géorgiens accordent à la pureté de la race.

« Et quand ils se vantaient de la pureté de leur sang, je faisais des éloges démesurés du métissage, je leur rappelais que Pouchkine était un mulâtre… »

La lecture de ce carnet de voyage est passionnant, drôle et savant, il offre une belle chronique de cette période de l’histoire russe. Plus qu’un voyage au sens géographique il s’agit d’une exploration géopolitique passionnante et documentée.

Quatrième de couverture

En mai 1986, en pleine perestroïka, un diplomate mexicain en poste à Prague est invité en Géorgie à titre d'écrivain. Or la glasnost s'embrouille et notre homme est promené à Moscou, à Leningrad; aussi le voyage se transforme-t-il en une galopade folle de scènes grotesques et de calamités joyeuses, pour se terminer à Tbilissi l'irrévérencieuse, ivre de ce printemps politique. Sous la plume d'un merveilleux érudit excentrique et rêveur, ce voyage est aussi une traversée de siècles d'art et de culture, et de toute la forêt sacrée de la littérature russe, de Pouchkine à Gogol à Marina Tsvetaïeva. Sergio Pitol, Prix Juan-Rulfo, vit au Mexique.

Le Voyage
Sergio Pitol
Traduit du mexicain par Marie Flouriot
Les Allusifs