Gilles Lapouge pourrait être classé dans la catégorie écrivain voyageur mais il tient à dissocier les deux termes : écrivain et voyageur avec cette précision « Je voyage pour raconter mes voyages » Il affirme « qu’ un voyage non seulement n’existe qu’à partir du moment où on le convertit en encre mais encore que tout voyage, y compris dans les terres inconnues n’est que le souvenir d’une encre ancienne. ». Ecrivain, Il l’est définitivement, reconnu par ses pairs depuis longtemps. Voyageur, il l’est aussi sans conteste mais il développe l’esprit nomade qui fait du déplacement un mode d’être et son regard sur le monde porte sur des centres d’intérêt plus inattendus que ceux mis en lumière par la plupart de ses confrères. Ce qui le rend infiniment précieux.« L’encre du voyageur » est un merveilleux recueil de textes dont certains ont déjà paru dans les revues La quinzaine littéraire, Le magazine littéraire et Géo. Certes un peu hétéroclite, il y est question de fées, de caillou, de lumière autant que d’îles, d’écrivains naufragés, voyageurs et de leurs voyages mais qu’importe. Gilles Lapouge est avant tout un talentueux raconteur d’histoires au langage fleuri, poétique, métaphorique et lyrique qui a su conserver un regard enchanteur et intrigué sur ce qui l’entoure, teinté d’un sens inouïe de l’humour.
Il est érudit jamais pédant, passionné et enthousiasmant. Sous sa plume d’une verve éclatante, des mots qui se font rieurs et enjoués pour dire les anecdotes de voyages, les réflexions savoureuses sur les écrivains voyageurs, les histoires d’îles lointaines, les lumières nomades de l’Europe dont il fait collection. Sachant qu’il n’a rien a découvrir qui ne l’ait déjà été, il laisse de côté les ennuyeuses descriptions pour de surprenants détails que son regard décalé a su déceler. Il ne se prend jamais au sérieux et son autodérision est rafraichissante.
Dans le genre littéraire dédié aux voyages, Gilles Lapouge occupe une place à part et certains textes de ce recueil pourraient bien devenir des morceaux d’anthologie de la littérature voyageuse.
A mettre absolument et résolument dans ses bagages.
Extraits« Depuis quelques années, nous disposons, grâce au festival de Saint-Malo, d’une nouvelle espèce littéraire, celle des « écrivains-voyageurs ». C’est une peuplade en plein boom car elle est favorisée à la fois par l’esprit du temps et par la mise au point d’aéroplanes excellents. » Les écrivains naufragés
« Je voyage pour raconter mes voyages. Quand je suis de l’autre côté de la mer océane, je ne peux pas aviser un araucaria sans le mettre en mots, sans en faire des noms, des verbes, des virgules, des participes passés, des futurs antérieurs. C’est seulement après l’avoir décrit que j’arrive à apercevoir mon araucaria. » Pourquoi voyagez-vous ?
« Sous chaque paysage rencontré, une peinture se camoufle. La nature en ce coin du monde est superbe mais elle ne se fatigue guère, elle imite les gravures. » Des îles, des alizés et la fuite des nuages
« La ville de Paris s’est développée autour de son île. Rio de Janeiro, au bord de l’Atlantique. Londres, le long de la Tamise. Les villes indiennes se sont bâties autour des vaches : « Ah oui, va-t-on dire, les vaches de l’Inde, les vaches sacrées ! ah, oui, on connaît ! » Or, nous les avons bien regardées, les vaches. Elles ne sont pas sacréés pour un sou. Elles sont malignes : elles font croire aux hommes qu’elles sont sacrées et les hommes, qui ne sont pas malins comme les vaches, se sont laissés embobiner. » Impromptu indien
« Quand je fréquentais l'école primaire, je plongeais avec enthousiasme ma plume dans l'encrier du pupitre. Je prenais le temps de contempler la goutte de liquide noir ou bleu. Je la regardais comme le Créateur a probablement regardé le néant au moment où il se disposait à en faire un univers. J'étais un peu comme lui. J'allais donner vie, grâce au bout de ma plume, à un chat, à une peuplade, à un adjectif ou à une périphrase.Si j'étais en forme, je confectionnais des objets qui n'existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l'étrier et ils partaient vivre leur vie. J'ai donné vie à des couleurs dont Newton n'eut jamais la moindre idée. Je formais des lettres que tous les alphabets, même l'égyptien et même le hittite, ont ratées, des animaux inexistants, des montagnes d'aucun continent. Je découvrais que Dieu n'est qu'un gros encrier. » Encres



A l’ombre des treilles, dans le calme du jardin à thé, au pied d’un minaret, les hommes sirotaient lentement leur consommation. Les uns lisaient un quotidien mis à disposition des clients, les autres bavardaient et certains géraient leurs affaires courantes, téléphone portable dans une main et verre de thé dans l’autre. Le narguilé qu’il ne faudrait pas commettre l’erreur de fumer avec du café au risque de passer pour un béotien en la matière faisait le bonheur de quelques consommateurs. Sa fumée distillait une odeur suave qui ajoutait un soupçon de douceur et de sensualité au lieu. Je me fondais dans le paysage du jardin à thé, le soleil était au zénith, la chaleur se faisait pesante et les rues bruyantes. Cet îlot de tranquillité permettait d’oublier la ville. Le muezzin appelait à la prière. Le chant s’élançait depuis les minarets des mosquées d’Istanbul et le léger décalage entre chaque appel donnait à l’ensemble l’impression d’un chœur céleste planant au-dessus de la ville. Les banquettes ne s’étaient pas vidées pour autant. « Çay , çay », le garçon passait avec son plateau pour renouveler les consommations. Ainsi passait le temps dans le jardin à thé.
Modestes ou sophistiqués, citadins ou ruraux, Il est des cafés de toutes sortes. Véritables lieux incontournables de la vie sociale, les plus sophistiqués ont le goût du luxe et les plus modestes, le charme de la convivialité. Les hommes jouent au tric trac, aux échecs, aux cartes. Dehors, il neigeait, nous étions trempées et transies de froid, nous avons poussé la porte d’un minuscule café, le poêle à bois diffusait une chaleur douce. Les volutes de fumée du tabac formaient un halo brumeux qui adoucissait le contour des visages. Une fois franchi le seuil, le temps se ralentissait. Un temps qui se mesurait à l’aune du tintement des verres et des tasses. Dans un coin, un vieux stambouliote égrenait son chapelet le regard s’échappant au delà du réel, tendu vers d’improbables rêves ou d’infinis souvenirs.
Thé ou café - dans ces moments-là, les deux boissons ont un goût inestimable, celui de la douceur de vivre. 


Histoire de prolonger ce temps marin, ils leur arrivaient parfois de raconter une étape étonnante, une rencontre insolite ou une anecdote piquante mais ils restaient discrets sur l’ensemble de leur périple comme s’ils voulaient conserver par-devers eux un trésor de souvenirs afin de ne pas le dilapider trop rapidement. Nos conversations animées nous conduisaient sans effort au cœur des nuits tropicales. Un soir qu’il avait été question des américains et de la guerre au Vietnam contre laquelle Daniel avait largement manifesté en son temps à New-York, ils s’étaient mis à relater une escale qui les avait marqués à tout jamais. En 1973, alors qu’ils sillonnaient l’océan indien, leur navigation les avait amenés à débarquer sur l’île Diego Garcia dans l’archipel des Chagos. Situé au cœur de l’océan indien, cet archipel s’étale sur une superficie de 50 000 km2. Sur le planisphère, les petites taches qui représentent les îles m’ont toujours fait penser aux larmes de l’Inde. Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos, les trois îles principales, appartiennent au Royaume–Uni. Les « deux Daniels » ont accosté sur l’île le lendemain de l’ultime journée d’expropriation des habitants de l’île par les Britanniques. Les îliens avaient eu la nuit pour préparer leurs baluchons avant d’être embarqués contraints et forcés pour les Seychelles et Maurice. Un aller sans retour, leur île avait été louée pour cinquante ans par les Britanniques aux Américains qui allaient y installer une base militaire. Depuis 1966, par la ruse puis par la force, les Anglais avaient vidé l’île de ses habitants. Une déportation en règle malgré une condamnation de l’ONU.

