vendredi 13 juin 2008

La plume dans l'encrier de Gilles Lapouge

Gilles Lapouge pourrait être classé dans la catégorie écrivain voyageur mais il tient à dissocier les deux termes : écrivain et voyageur avec cette précision « Je voyage pour raconter mes voyages » Il affirme « qu’ un voyage non seulement n’existe qu’à partir du moment où on le convertit en encre mais encore que tout voyage, y compris dans les terres inconnues n’est que le souvenir d’une encre ancienne. ». Ecrivain, Il l’est définitivement, reconnu par ses pairs depuis longtemps. Voyageur, il l’est aussi sans conteste mais il développe l’esprit nomade qui fait du déplacement un mode d’être et son regard sur le monde porte sur des centres d’intérêt plus inattendus que ceux mis en lumière par la plupart de ses confrères. Ce qui le rend infiniment précieux.

« L’encre du voyageur » est un merveilleux recueil de textes dont certains ont déjà paru dans les revues La quinzaine littéraire, Le magazine littéraire et Géo. Certes un peu hétéroclite, il y est question de fées, de caillou, de lumière autant que d’îles, d’écrivains naufragés, voyageurs et de leurs voyages mais qu’importe. Gilles Lapouge est avant tout un talentueux raconteur d’histoires au langage fleuri, poétique, métaphorique et lyrique qui a su conserver un regard enchanteur et intrigué sur ce qui l’entoure, teinté d’un sens inouïe de l’humour.

Il est érudit jamais pédant, passionné et enthousiasmant. Sous sa plume d’une verve éclatante, des mots qui se font rieurs et enjoués pour dire les anecdotes de voyages, les réflexions savoureuses sur les écrivains voyageurs, les histoires d’îles lointaines, les lumières nomades de l’Europe dont il fait collection. Sachant qu’il n’a rien a découvrir qui ne l’ait déjà été, il laisse de côté les ennuyeuses descriptions pour de surprenants détails que son regard décalé a su déceler. Il ne se prend jamais au sérieux et son autodérision est rafraichissante.

Dans le genre littéraire dédié aux voyages, Gilles Lapouge occupe une place à part et certains textes de ce recueil pourraient bien devenir des morceaux d’anthologie de la littérature voyageuse.

A mettre absolument et résolument dans ses bagages.
Extraits
« Depuis quelques années, nous disposons, grâce au festival de Saint-Malo, d’une nouvelle espèce littéraire, celle des « écrivains-voyageurs ». C’est une peuplade en plein boom car elle est favorisée à la fois par l’esprit du temps et par la mise au point d’aéroplanes excellents. » Les écrivains naufragés

« Je voyage pour raconter mes voyages. Quand je suis de l’autre côté de la mer océane, je ne peux pas aviser un araucaria sans le mettre en mots, sans en faire des noms, des verbes, des virgules, des participes passés, des futurs antérieurs. C’est seulement après l’avoir décrit que j’arrive à apercevoir mon araucaria. » Pourquoi voyagez-vous ?

« Sous chaque paysage rencontré, une peinture se camoufle. La nature en ce coin du monde est superbe mais elle ne se fatigue guère, elle imite les gravures. » Des îles, des alizés et la fuite des nuages

« La ville de Paris s’est développée autour de son île. Rio de Janeiro, au bord de l’Atlantique. Londres, le long de la Tamise. Les villes indiennes se sont bâties autour des vaches : « Ah oui, va-t-on dire, les vaches de l’Inde, les vaches sacrées ! ah, oui, on connaît ! » Or, nous les avons bien regardées, les vaches. Elles ne sont pas sacréés pour un sou. Elles sont malignes : elles font croire aux hommes qu’elles sont sacrées et les hommes, qui ne sont pas malins comme les vaches, se sont laissés embobiner. » Impromptu indien

« Quand je fréquentais l'école primaire, je plongeais avec enthousiasme ma plume dans l'encrier du pupitre. Je prenais le temps de contempler la goutte de liquide noir ou bleu. Je la regardais comme le Créateur a probablement regardé le néant au moment où il se disposait à en faire un univers. J'étais un peu comme lui. J'allais donner vie, grâce au bout de ma plume, à un chat, à une peuplade, à un adjectif ou à une périphrase.Si j'étais en forme, je confectionnais des objets qui n'existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l'étrier et ils partaient vivre leur vie. J'ai donné vie à des couleurs dont Newton n'eut jamais la moindre idée. Je formais des lettres que tous les alphabets, même l'égyptien et même le hittite, ont ratées, des animaux inexistants, des montagnes d'aucun continent. Je découvrais que Dieu n'est qu'un gros encrier. » Encres

L’encre du voyageur, Gilles Lapouge - Albin Michel
Prix fémina 2007

Publiés chez Albin Michel
- Les Folies Koenigsmark, 1989, (Goncourt du récit historique), Utopies et civilisations, 1991,
- L'incendie de Copenhague, 1995, (Prix Cazes ; Prix Roger Caillois),
- Le bruit de la neige, 1996, (Grand Prix de l'essai de la Société de gens de Lettres).
- La mission des frontières, 2002 (Prix Joseph Kessel de la SCAM)
- En étrange pays, 2003, (Prix Maurice-Genevoix)
- Le Bois des amoureux,2006 (Prix du livre de Saint Louis et Prix de Printemps de la Société des Gens de Lettres).

lundi 9 juin 2008

Là-bas à Marienbad

Pour arriver jusqu’à Marienka Lanze depuis Karlovy Vary, le petit tortillard vert avait courageusement grimpé à travers bois, traversant quelques villages tranquilles. La Tepla qui croisait son parcours à plusieurs reprises, se gonflait des eaux de pluies récentes et de celles de la fonte des neiges, la rivière grondait, faisait le gros dos, allant son chemin dans le tumulte avec une persévérance obstinée. Le train ralentissait à l’approche des stations. Aux passagers de lui faire signe de s’arrêter pour être embarqués à son bord. Certains arrêts se marquaient le long d’un morceau de quai miteux sur lequel se dressait tant bien que mal un abri en métal rongé par la rouille et nous cherchions vainement d’où pouvait bien venir le voyageur en attente. Quelques gares, plus pimpantes, plus fréquentées aussi, se distinguaient de celles, plus nombreuses qui exprimaient la tristesse d’un certain abandon. Vodna, Becov, Tepla, Mrazov, Milhostov, Ulkovice…

Le conducteur était bonhomme, il menait son équipage avec l’aisance que procure l’habitude. La contrôleuse, une jeune femme souriante, sortait de la cabine de pilotage dès que montaient les passagers, pour vérifier la validité de leur billet. Le train n’allait pas plus loin que Marienka Lanze avant de repartir dans l’autre sens vers Karlovy Vary, il ne connaissait que ce trajet entre les deux villes et l’effectuait plusieurs fois par jour, tout au long de l’année avec vaillance quelque soit le temps.

Marienbad cache bien son jeu pour qui arrive par le train. Les abords de la gare dissimulent habilement ses attraits par une ingénieuse banalité. Mais quelques stations de bus suffisent pour en appréhender les charmes. Aristocratique, légèrement hautaine, et sure d’elle-même, Marienka Lanze prend ses aises. Elle ouvre grand ses bras sur le paysage à l’inverse de sa rivale Karlovy Vary plus repliée sur elle-même et, n’hésite pas à se déployer paresseusement dans la vallée, osant même l’aventure par les chemins forestiers.

Une atmosphère surannée se dégage de ce décor un tantinet décadent qui évoque avec force les fastes d’antan. Contrairement à Karsbad, la coquette, les demeures n’ont pas honte d’afficher une certaine fatigue qui renforce leur personnalité. Malgré tout, rien ne semble entamer le charme de Marienbad qui se sent éternelle. Les prestigieuses personnalités qui y séjournèrent : Chopin, Goethe, Freud, Gorki, Edouard VII d’Angleterre, Dvorak, la confortent dans ce sentiment. il se raconte que c’est pour elle que Faust vendit son âme au diable.

Ce dimanche là, la ville somnolait sous un ciel bleu, fardé de légers nuages. Quelques poignées de personnes déambulaient autour de la colonnade (Lazenska Kolonada), étonnante structure métallique qu’un décor néobaroque enrichit abondamment. Quelques autres, testaient les effets bénéfiques des eaux thermales. Sur la terrasse, trois dames se pliaient au rituel de la gourmandise dominicale. Au classic café, l’ambiance feutrée, rendait le consommateur discret et les pâtisseries se dégustaient en silence. Nous avons fait de même. Puis délaissant les hôtels, gloriettes et autres bâtiments thermaux du cœur de ville, pour d'autres points de vue, la forêt nous a absorbé en douceur, un pan de neige s’accrochait désespérément à une piste dont le télésiège avait achevé sa mission saisonnière.


Les chemins débouchaient presque immanquablement sur de discrètes demeures désireuses de conserver leur anonymat qui semblaient presque toutes se refaire une beauté avant l’été. L’après midi touchait à sa fin, le soleil caressait les toits et entrait en résonnance avec la dominante jaune de la ville. Dans un pub écossais, le propriétaire louait quelques chambres, les marches de l’escalier accueillaient des cactées. A chaque pallier une commode surmontait d’un miroir était couverte d’objets divers : bougeoirs, pierres, lampes,… La décoration de la chambre pouvait surprendre, elle hésitait entre un faux style « art nouveau » et une vraie tendance rococo, assez amusante. Le soir était tombé, les rues désertées rendaient la ville à ses souvenirs, à la nostalgie qu’elle sait si bien distiller à notre insu. Alors nous revenait en mémoire la voix cristalline de Barbara « La-bas à Marienbad…. Là-bas à Marienbad »

Avril 2008

vendredi 6 juin 2008

Istanbul : thé ou café

A peine, les portes du grand bazar ont-elles été ouvertes que Husseyin saisit son plateau pour y poser les verres remplis de thé. Ainsi démarrait le ballet de ce jeune serveur qui, tout au long de la sainte journée, allait, déambulant dans les allées de ce temple du commerce, tenant son plateau à bout de bras et distribuant à la demande, avec célérité et dextérité, la fameuse boisson ambrée aux marchands. Aucune négociation ne se déroule, aucune vente ne se conclue sans avoir dégusté un verre de thé. Combien peut-il se consommer de verres de thé en un jour rien qu’en ce lieu ?

Le temps d’Istanbul, rythmé par le rituel du thé qui se boit sans aucune modération. « Cay, cay », le marchand de thé ambulant sur le pont Galata propose son breuvage aux pêcheurs à la ligne. « Cay, cay » un cri de ralliement, identifiable entre tous lancé par les vendeurs de thé de la ville tenant adroitement un plateau chargé à bout de bras qui sillonnent prestement les rues bondées, navigant entre les voitures et les passants pour livrer les verres tulipes sans renverser une goutte du précieux liquide. Vides, ces verres, déposés sur les pas de portes, les rebords de fenêtres, les marches d’escaliers et même le capot des voitures, comme apparus par enchantement, attendent patiemment la main qui mettra fin à leur abandon passager.

A l’ombre des treilles, dans le calme du jardin à thé, au pied d’un minaret, les hommes sirotaient lentement leur consommation. Les uns lisaient un quotidien mis à disposition des clients, les autres bavardaient et certains géraient leurs affaires courantes, téléphone portable dans une main et verre de thé dans l’autre. Le narguilé qu’il ne faudrait pas commettre l’erreur de fumer avec du café au risque de passer pour un béotien en la matière faisait le bonheur de quelques consommateurs. Sa fumée distillait une odeur suave qui ajoutait un soupçon de douceur et de sensualité au lieu. Je me fondais dans le paysage du jardin à thé, le soleil était au zénith, la chaleur se faisait pesante et les rues bruyantes. Cet îlot de tranquillité permettait d’oublier la ville. Le muezzin appelait à la prière. Le chant s’élançait depuis les minarets des mosquées d’Istanbul et le léger décalage entre chaque appel donnait à l’ensemble l’impression d’un chœur céleste planant au-dessus de la ville. Les banquettes ne s’étaient pas vidées pour autant. « Çay , çay », le garçon passait avec son plateau pour renouveler les consommations. Ainsi passait le temps dans le jardin à thé.
Si le thé a supplanté le "Türk kahvesi", "café turc" ou "café à la turque" pour des raisons économiques, ce breuvage n’en reste pas moins un marqueur de l’identité culturel. Noir comme une nuit sans lune, sa préparation répond à un rituel séculaire que le temps n’a en rien modifié. La préparation du café turc relève d’un art qui nécessite des objets, des techniques, une gestuelle et une terminologie spécifiques. Le café turc moulu finement, préparé en décoction, se fait dans un cezve, petite casserole à long manche et col étroit qui permet la formation de la mousse au moment de l’ébullition. L’objet, en cuivre ou en aluminium, fait partie intégrante de la vie des Turcs. Le sucre s’ajoute au café pendant la préparation, la quantité variant suivant le goût du consommateur: sade (sans sucre), az şekerli (peu sucré), orta (sucré), şekerli (très sucré). Quatre options qui vont de l'amertume dont on dit qu’elle est signe de virilité au sucré attribué à la féminité.
Et dans les dessins formés par le marc de café lorsque la tasse a été retournée sur la soucoupe, l’avenir se dessine que certains déchiffrent. Il m’a ainsi été prédit une vie vagabonde, c’était il y a longtemps et l’homme qui m’annonçait ce futur était grec.

Modestes ou sophistiqués, citadins ou ruraux, Il est des cafés de toutes sortes. Véritables lieux incontournables de la vie sociale, les plus sophistiqués ont le goût du luxe et les plus modestes, le charme de la convivialité. Les hommes jouent au tric trac, aux échecs, aux cartes. Dehors, il neigeait, nous étions trempées et transies de froid, nous avons poussé la porte d’un minuscule café, le poêle à bois diffusait une chaleur douce. Les volutes de fumée du tabac formaient un halo brumeux qui adoucissait le contour des visages. Une fois franchi le seuil, le temps se ralentissait. Un temps qui se mesurait à l’aune du tintement des verres et des tasses. Dans un coin, un vieux stambouliote égrenait son chapelet le regard s’échappant au delà du réel, tendu vers d’improbables rêves ou d’infinis souvenirs.
Thé ou café - dans ces moments-là, les deux boissons ont un goût inestimable, celui de la douceur de vivre.
Février 2003 - septembre 2006

lundi 2 juin 2008

Vienne : La mort en liberté

Le cimetière Biedermeier de Sankt Marx n’accueille plus de morts depuis au moins un siècle. L’éternité y coule des jours tranquilles, à peine dérangée par les rares visiteurs qui s’aventurent au milieu des tombes. La mort, ici, se vit en toute liberté.
Les allées sont entretenues par quelques jardiniers débonnaires mais les stèles abandonnées à elles-mêmes expriment l’oubli et signent d’un manière indéniable, le passage du temps. Ces alignements de pierres dressées se fondent et se confondent. Assaillies par une végétation luxuriante autant qu’envahissante, elles s’inclinent sous le poids des ans. Les inscriptions s’effacent, les regrets aussi. La rouille ronge les grilles de quelques concessions mortuaires.
Lassés d’offrir leur protection aux défunts, les anges gardiens semblent tous gagnés par un profond ennui, leurs sculptures s’effritent, les bras tombent, les visages s’altèrent et certains ont même perdu la tête.

La matinée automnale exacerbe la tonalité définitivement nostalgique du cimetière, invitation à la méditation, au souvenir mais aussi à la célébration de la vie. C’est à peine si les bruits de la ville parviennent à troubler le calme du lieu.

Au détour d’une allée, un monceau de fleurs recouvre une tombe solitaire. L’angelot qui en a la charge, semble gagné par la même morosité que ses compagnons. Sa main gauche tient un flambeau renversé. La tête posée dans la main droite, le séraphin s’abîme dans la contemplation douloureuse du modeste cénotaphe. Ci-gît Mozart.

Enterré le 6 décembre 1791, dans un dénuement total au lendemain d’une courte messe sans musique, dite à l’extérieur de la cathédrale saint Etienne, la dépouille du compositeur a été déposée dans une fosse en compagnie de quinze autres corps. Selon l’usage du moment, personne n’a suivi le cortège. Le protocole funéraire encore en vigueur n’autorisait pas non plus les signes religieux ostentatoires, pas de croix et, l’anonymat pour les nécessiteux. Quelques années plus tard, Constanze, désireuse d’honorer la mémoire de son premier mari, a souhaité lui offrir une sépulture plus honorable. Les fossoyeurs lui ont indiqué le lieu de l’inhumation mais l’employé qui avait placé le corps de Mozart, étant déjà mort, l’endroit exact restait difficile à situer. Si la tombe est vide, elle n’en offre pas moins un espace de recueillement aux admirateurs venus rendre une visite de courtoisie, un humble hommage à ce musicien de génie.

Un groupe de jeunes enfants encadré par quatre femmes se dirige vers la tombe fleurie. Ils se tiennent par la main et avec tout le sérieux de leur jeune âge, concentrent leur attention sur les commentaires de l’une des accompagnatrices, le regard fixé sur l’arrangement floral et l’angelot devant lesquels ils se sont immobilisés. Puis ils repartent en sautillant et leurs rires cristallins réjouissent l’espace. Pour eux, le futur s’arrête tout juste à la fin de la journée, alors l’éternité, pensez donc, elle peut attendre !

Novembre 2003

dimanche 1 juin 2008

Perles de mer : escale insolite aux Chagos



1973, au lendemain du départ du navire américain déportant les derniers habitants de l’île de Diego Garcia, la plus grande des îles de l’archipel des Chagos situé au milieu de l’océan indien, qui devenait une base américaine, Daniel et Danièle, deux Canadiens partis en voyage de noce autour du monde débarquent de leur voilier "Idiot wind" sur l’île désertée.

Pépita et Lolita étaient sur un bateau mais aucune des deux ne tombaient à l’eau car elles avaient toutes deux la patte marine après plusieurs années de navigation. Aux heures chaudes, elles restaient affalées sur le roof, à l’ombre du tau, profitant du moindre souffle d’air pour aérer leur épaisse fourrure qu’elles portaient comme d’authentiques élégantes qui auraient voulu à tout prix s’afficher dans leurs plus beaux atours quelles que fussent les circonstances. "Idiot wind", un sloop de dix mètres, amarré au milieu du fleuve Maroni face à la ville de saint Laurent du Maroni, frémissait à peine sous l’imperceptible brise. Il battait pavillon canadien. A son bord, en plus des deux félins velus et vautrés sur le pont, deux voyageurs au long cours, Daniel et Danièle installés dans le cockpit jouissaient de la vie avec délice, feuilletant quelques revues artistiques ou laissant leur esprit vagabonder au fil du fleuve. Ils arrivaient de Belém do Para au Brésil et poursuivaient tranquillement leur remontée vers le Nord après neuf années passées à boucler le tour du monde. Ainsi, il leur avait fallu neuf rotations de la terre autour du soleil pour accomplir leur voyage de noce autour de la planète. Retour au pays après un périple amoureux qui avait pris son temps et les avait conduits sur tous les océans du globe. Le temps illusoirement suspendu par cette navigation au long cours soudain s’accélérait à l’approche du but ultime et Daniel qui n’avait pas eu l’impression de vieillir en cours de route, sentait brutalement toutes ces années lui tomber dessus. Il frisait une soixantaine réjouissante, elle abordait sereinement la cinquantaine. Les circumnavigateurs se demandaient comment ils allaient pouvoir négocier leur retour. Ils avaient en projet de s’installer dans une ferme et d’élever des moutons mais rien de définitif. Des moutons dont la laine dense formerait comme des vagues ondoyantes sur fond de verts pâturages.

Histoire de prolonger ce temps marin, ils leur arrivaient parfois de raconter une étape étonnante, une rencontre insolite ou une anecdote piquante mais ils restaient discrets sur l’ensemble de leur périple comme s’ils voulaient conserver par-devers eux un trésor de souvenirs afin de ne pas le dilapider trop rapidement. Nos conversations animées nous conduisaient sans effort au cœur des nuits tropicales. Un soir qu’il avait été question des américains et de la guerre au Vietnam contre laquelle Daniel avait largement manifesté en son temps à New-York, ils s’étaient mis à relater une escale qui les avait marqués à tout jamais. En 1973, alors qu’ils sillonnaient l’océan indien, leur navigation les avait amenés à débarquer sur l’île Diego Garcia dans l’archipel des Chagos. Situé au cœur de l’océan indien, cet archipel s’étale sur une superficie de 50 000 km2. Sur le planisphère, les petites taches qui représentent les îles m’ont toujours fait penser aux larmes de l’Inde. Diego Garcia, Salomon et Peros Banhos, les trois îles principales, appartiennent au Royaume–Uni. Les « deux Daniels » ont accosté sur l’île le lendemain de l’ultime journée d’expropriation des habitants de l’île par les Britanniques. Les îliens avaient eu la nuit pour préparer leurs baluchons avant d’être embarqués contraints et forcés pour les Seychelles et Maurice. Un aller sans retour, leur île avait été louée pour cinquante ans par les Britanniques aux Américains qui allaient y installer une base militaire. Depuis 1966, par la ruse puis par la force, les Anglais avaient vidé l’île de ses habitants. Une déportation en règle malgré une condamnation de l’ONU.

Nos deux pérégrins aventureux ont conservé un souvenir très précis de l’impression d’irréalité qui les a envahies en parcourant les rues de la cité déserte. Les malheureux expulsés n’ayant eu que quelques heures pour empaqueter leurs biens, ont dû se concentrer sur l’essentiel et abandonner sur place, une grande partie de leurs possessions. Les portes restées ouvertes donnaient à voir des cuisines, pour la plupart propres et en ordre, avec parfois casseroles et vaisselle rangées à leur place habituelle - mais il n’y avait plus d’habitude - Le temps de la ville s’était arrêté. Agglomération, toujours fonctionnelle, sans personne pour profiter de ses services. Visitant les maisons, avec une timide angoisse, les deux « Daniels » s’attendaient à chaque instant à voir les propriétaires entrer et leur demander des comptes sur leur présence en ces lieux. Un âne brayait, colis trop encombrant pour être emmené. Plus loin c’était une vache et quelques poules abandonnées à elles-mêmes. Un sentiment d’infinie tristesse se dégageait de ce lieu. La ville frémissait encore de toute l’énergie vitale qu’elle abritait la veille. Devenue une coquille vide, son inexorable dégradation commençait déjà à produire ses néfastes effets. Les jardins offraient des légumes charnus qui n’avaient pas encore eu le temps de subir l’implacable loi de la jungle qui se joue entre les végétaux dès qu’ils peuvent jouir sans entrave de leur croissance naturelle.

Les militaires américains dont le navire était mouillé dans une autre partie de l’île vinrent les trouver pour savoir à qui ils avaient à faire. Ils les autorisèrent à rester quelques jours le temps d’effectuer l’avitaillement. Nos deux marins canadiens ont séjourné une semaine au mouillage dans une baie abritée, ils ont fait le plein de légumes dans les potagers, de fruits dans les près et d’eau douce aux robinets puisque le ravitaillement constituait en partie la raison qui les avait conduits à faire cette escale. C’était simple, il suffisait de se servir. Mais ils ne sont plus retournés dans les maisons vides. Il leur paraissait indécent et désespérant de s’introduire chez des personnes que jamais ils ne pourraient rencontrer et remercier. Ils ont ensuite poursuivi leur voyage, pleins de ressentiments pour ceux qui avaient disposé des terres sans se soucier de leurs occupants.

Janvier 1980

vendredi 23 mai 2008

T : transports


De tous les transports, mon préféré est le transport amoureux, celui qui conduit au septième ciel. Mais il est vrai que personne ne m’a jamais encore conviée à voyager sur un tapis volant.

Fil conducteur du voyage, les moyens de transports dans leur multitude et leur diversité ouvrent la porte de mésaventures inégalables plus ou moins plaisantes mais souvent inoubliables.

S’il fallait énumérer tous les moyens de transport que le voyageur peut être amené à emprunter au cours de ses périples, on obtiendrait une liste hétéroclite et pittoresque dans laquelle, la traction animale côtoierait les véhicules à haute performance technologique pour des vitesses de déplacement allant de trois à neuf cents kilomètres à l’heure.

Le voyageur n’a pas le ticket dans les transports collectifs locaux et personne ne lui fait de cadeau bien au contraire. Il devient momentanément un usager au même titre que les autochtones et aucun privilège ne lui est concédé. Soumis aux codes du cru qu’il lui vaut mieux connaître, dans la proximité voire la promiscuité d’un confort aléatoire, il lui est alors possible de savourer un moment de vie locale dans une ambiance brouillonne et désordonnée.

Patience et longueur de temps pour les déplacements au long cours qui créent immanquablement des liens plus ou moins tenus et plus ou moins durables. Sang froid et sérénité pour les déplacements minimes dans de modestes véhicules à deux ou trois roues, uniques en leur genre dont le chauffeur prend tous les risques pour vous conduire le plus rapidement possible vous débarquant blême et sans voix mais bien content d’être arrivé indemne à bon port. Résistance et vigilance pour les trajets juchés sur le dos d’animaux plus ou moins dociles et facétieux toujours prêts à vous abandonner au bord du chemin si l’occasion s’en présente.
Circuler, il y a tout à voir ! Emprunter ce que vous voulez pour voyager mais osez le transport populaire qui prend le temps du déplacement au rythme du pays visité. Transports en commun qui n’ont rien de commun et transportent dans tous les sens du terme laissant des souvenirs impérissables. Emotions garanties.

samedi 10 mai 2008

Istanbul : la crise de la noisette


A Istanbul, rien ne permettait de se rendre compte de la gravité du problème posée par la noisette. Sur le chariot et dans les paniers des vendeurs qui se tenaient près des embarcadères, les petits fruits emballés dans des sachets en papier attendaient les gourmands grignoteurs qui les achèteraient. Je m’attendais à en voir des montagnes et à m’en gaver jusqu’à n’en plus pouvoir. Rien de tel et j’ai failli douter de la véracité d’une dépêche AFP du 14 août 2006 signalant le problème. Libé avait titré « Overdose de noisettes en Turquie » ce qui m’avait donné une folle envie de me précipiter chez l’épicier du coin pour en acheter.

La noisette en crise, ce fait pourrait prêter à sourire si le malaise de la noisette ne touchait pas plusieurs millions de Turcs qui vivent de ce fruit. Avec plus de 80% de la production mondiale, la Turquie est en situation de quasi monopole. Mais, la production excède la consommation mondiale. Les cours s’effondrent. Les dizaines de milliers de producteurs de noisettes sévèrement touchés par la chute des prix sont en colère. Près de 100 000 personnes manifestaient fin juillet 2006 dans la petite ville d’Ordu sur la mer Noire pour que le premier ministre prenne les décisions qui s’imposaient afin de les sortir de ce marasme. Sept ministres se sont penchés sur l’épineux dossier de la noisette. L'Etat a décidé de racheter une partie du surplus pour le distribuer dans les écoles.

Mais tout cela n’a pas suffi pas à calmer les petits cultivateurs endettés qui n’arrivaient plus à écouler leurs stocks. Jusqu’en 2003, l’Union des producteurs de noisettes (Fiskobirlik), achetait les surplus aux petits producteurs et affichait des pertes annuelles moyennes de 50 millions d’euros que le gouvernement épongeait automatiquement. Le Fonds monétaire international (FMI) est depuis passé par là et l’Etat, sommé de réduire ses dépenses budgétaires a laissé tomber son soutien aux noisettes.
Je ne sais si les écureuils turcs se réjouissent de la situation. Mais la banque française qui les a choisis pour en faire le symbole de son fonds de commerce devrait peut-être se faire du souci : thésauriser des noisettes n’est visiblement plus le bon moyen de s’enrichir.
septembre 2006