« L’art pour l’art est une aberration ; l’architecture pour l’architecture est un crime »F. Hundertwasser
Vienne, ville orgueilleuse exhibe sur la rive gauche du Danube un tel classicisme à travers une architecture fastueuse qu’il faut bien se demander quel vent de fantaisie a soufflé sur la municipalité pour qu’elle passe commande à Friedrich Hundertwasser au début des années 80 du projet de la Hundertwasser-haus de la Lowengasse et de la réhabilitation de la centrale d’incinération d’ordures ménagères et de chauffage urbain sise à Spittelau.
« L’homme a trois peaux, la sienne, ses vêtements et sa maison Toutes ses peaux doivent se renouveler grandir et changer.
F. Hundertwasser
Ses manifestes – « Droit à la fenêtre – droit à l’arbre », « Manifeste de la moisissure », « Manifeste de la Sainte-Merde » - prônent une philosophie architecturale basée sur la réhabilitation du rapport homme – nature qui exclue la ligne droite et le conformisme. En 1968, il proteste nu à Vienne contre l’architecture rectiligne et stérile. Malgré cette aura sulfureuse et subversive, certains élus autrichiens sensibles à la peinture et aux énoncés théoriques de l’artiste ont sollicité ce docteur es architecture pour des réhabilitations et des créations d’espaces heureux. Hundertwasser a donc semé ses sculptures habitables un peu partout dans le pays et dans le monde comme autant de malicieux sourires.
L’habitat heureux

« Quand nous laisserons la nature repeindre nos murs…. Ils deviendront humains et nous pourrons à nouveau vivre. »
F. Hundertwasser
Depuis sa construction, dans le 3e arrondissement de la capitale autrichienne, à proximité du Danube, la Hundertwasser-haus est l’objet de toutes les curiosités. En 1985, le jour de la présentation de cet édifice au public viennois, 70 000 visiteurs sont venus le visiter. Victime de son succès, les touristes se succèdent tout au long de l’année. Ils débarquent parfois par cars entiers au grand désespoir des locataires de ces logements sociaux. Par chance, la saison n’était pas celles des grandes migrations touristiques et nous étions peu à contempler cette façade bariolée de lignes ondoyantes dans laquelle l’architectonique de l’artiste s’exprime pleinement. Les colonnes baroques en céramique, les deux clochers à bulbes, le sol inégal, l’alignement irrégulier des fenêtres et l’intégration spatiale des arbres expriment les convictions du créateur. Rien ne lasse le regard. En face dans ce qui fut autrefois le garage Kalke, le « village marchand » qui vaut d’être visité jusque dans les toilettes.
A proximité, la Kunst-haus-Wien, réhabilitation d’une ancienne fabrique de meubles qui abrite 4 000 m2 d’exposition. Seule dans les salles du musée, je savoure avec délectation les toiles lumineuses d’Hundertwasser, le peintre. Les gardiens ne sont pas trop pointilleux et me laissent passer et repasser sur le sol ondulé, me pencher par les ouvertures pour voir comment les arbres s’enracinent sur les balcons afin de mettre leurs branches aux fenêtres et m’approcher suffisamment des toiles pour en apprécier la texture. Sur la terrasse, les potirons joufflus s’exhibent fièrement sur les tables.
Le musée et le village ne perçoivent aucune subvention. L’artiste avait l’âme d’un manager, il a su intégrer la composante économique de cet ensemble par une organisation autonome et pérenne.
Le palais des déchets
« Même dans les rues toutes droites conçues à la règle, la trace de l’homme évolue comme une ligne organique »
A Spittelau, la centrale d’incinération des ordures ménagères et de chauffage urbain de Vienne a été confiée en 1988 à Hundertwasser pour subir une métamorphose radicale. Le bâtiment industriel a ainsi changé de peau pour prendre des allures de palais oriental. Du haut de sa centaine de mètres, la cheminée telle un minaret domine la ville. A mi-hauteur, elle s’orne d’un bulbe en émail doré qui à la nuit tombée brille de tous ses feux.
Il fait doux, les étudiants s’attardent sur l’esplanade qui sépare la centrale de l’université. Le marchand de marrons chauds est sorti de sa cabane pour se mettre au soleil. Là-haut, le panache de fumée s’évade vers les nuages. Personne ne semble se soucier d’une éventuelle nuisance de ce site de traitement des déchets.
Les émanations de dioxyde de carbone sont pratiquement nulles. L’artiste y a veillé pour être en cohérence avec ses engagements.
Si le bâtiment décline le répertoire d’Hundertwasser – architecte, il attire beaucoup moins de touristes que l’îlot du 3e arrondissement et c’est bien dommage. Hundertwasser a eu toutes les audaces pour que ces volumes, tristes et laids sur lesquels s’abîmait le regard, rehaussent le paysage urbain d’une manière spectaculaire. Un palais pour les déchets, une belle leçon d’alchimiste pour une mise en application du « manifeste de la Sainte-Merde ».
L’église œcuménique
« Lorsqu’un seul homme rêve, ce n’est qu’un rêve. Mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une nouvelle réalité. »
F. Hundertwasser
En Styrie, Hundertwasser a également été appelé au chevet de quelques espaces en quête d’un nouveau regard. Certes le département de cancérologie de l’hôpital universitaire de Graz relooké par l’artiste ne se visite pas mais à quelques kilomètres de la ville, en pleine campagne, Bärnbach, petit village très tranquille a fait de sa modeste église catholique Sainte-Barbara, un lieu inspiré.
Se rendre à Bärnbach peut se révéler périlleux pour peu qu’on ne regarde pas où l’on met les pieds. Le pauvre homme qui nous avait gentiment renseigné sur le quai de la gare de Graz en a fait les frais. Lorsqu’il est descendu de la micheline à Flochbach, il a trébuché sur les rails et s’est retrouvé en vrac à mes pieds, la tête en sang. Le chef de gare s’est chargé du blessé tandis que nous allions prendre le car pour Barnbäch. Deux personnes sont montées avec nous puis sont descendus quelques arrêts plus loin et nous sommes restées seules dans l’autobus. Nous ayant déposé, il a poursuivi sa route sans passager à travers les verdoyantes vallées.
L’église se dresse à la sortie du village, le clocher est couronné d’un bulbe d’or et les murs s’ornent de symboles bibliques. Impossible de s’y tromper c’est bien le style d’Hundertwasser. Le baptême d’un enfant, nous ouvre les portes du lieu qui restent closes en dehors des cérémonies religieuses. L’intérieur a conservé une grande sobriété à l’exception du maître autel qui est surmonté d’une auréole d’argent. Le génie de l’artiste est d’avoir semé autour de ce sanctuaire, des portiques à la manière des tori des temples shintoïstes sur lesquels s’inscrivent les symboles des grandes religions du monde dans une vision planétaire de la spiritualité.
Morne matinée, nous étions les uniques visiteuses et nous avions même l’impression d’être arrivées dans un village déserté. Le bar d’en face était fermé. A l’intérieur, des jeunes attablés devant des bières célébraient un événement mais nous avons eu du mal à comprendre lequel. Intrigués par notre présence, ils nous ont ouvert les portes pour nous offrir une boisson chaude et n’en ont pas cru leurs oreilles lorsque nous avons satisfait leur curiosité en leur expliquant que nous étions venus ici pour visiter l’église. Notre réponse leur a semblé une parfaite incongruité. A l’autre bout du village, une manufacture de verre fait le plein de touristes. Ils achètent la verroterie et s’en retournent sans même un regard pour l’église. Ici, les marchands du temple attirent plus que les lieux de culte, fussent-ils exceptionnels.
Novembre 2003

Colette et Paulette ne sont jamais montées sur un cargo mais conservent un souvenir magnifié d’une remontée des canaux du midi en péniche. La haute mer pourrait bien être leur prochaine destination. Nicolas aimerait bien partir mais il n’a pas le temps et son voyage il le fait tous les mois à la librairie Ulysse. Michèle, médecin, la soixantaine bon chic bon genre, revient d’un tour de Méditerranée sur un cargo de la Polish Ocean Lines, un circuit similaire à celui que je vais entreprendre. J’y retrouverai le même équipage qui se souviendra d’elle comme d’une femme tranquille. Et ce petit monsieur tout rond, qui sent bon le savon, rayonnant d’un bonheur simple, des étoiles plein les yeux. Lui aussi a parcouru la Méditerranée. Il répond naturellement à toutes mes questions et saupoudre son propos de quelques recommandations :
Laure, était venue à Moscou passer une année sabbatique. Elle avait trouvé cet appartement à deux pas de la station de métro Bieloruskaïa par l’intermédiaire d’une agence immobilière. Konstantin G, le propriétaire lui avait paru d’emblée un peu étrange sans qu’elle puisse déterminer si cette impression était valide ou si elle résultait d’une erreur d’interprétation provoquée par la différence culturelle. Cet ancien électricien âgé de 55 ans, divorcé, vivait seul. Il recevait une pension d’Etat de 250 francs chaque mois et louait son appartement 350 dollars. Lui, s’en allait vivre en périphérie de la ville dans un petit logement qu’il payait 110 dollars. La différence lui permettait de subvenir à ses besoins. Tout aurait été parfait pour les deux parties s’il n’avait pas été légèrement dérangé, enclin à soupçonner ses locataires des pires vilénies comme d’être juifs, de ne pas croire en Dieu, de fumer, de ne pas s’occuper de ses fleurs, de déplacer ses livres… Il pouvait téléphoner tous les soirs pour prendre des nouvelles des fleurs.

Cette année-là, notre voyage se limitait au nord de la Grèce. Débarqués à Igouménitsa, petit port en face de Corfou nous avions rejoint Ioannina pour remonter vers Kastoria. Non loin de l’Albanie, cette petite ville située sur les rives du magnifique lac du même nom est réputée pour sa spécialité : la fourrure mais aussi pour ses églises byzantines. Nous sommes entrés dans la capitale de l’Epire sur un chargement de pastèques, tentant de nous faire une place aussi confortable que possible au milieu des cucurbitacées. La route en très mauvais état n’autorisait pas la moindre once d’un quelconque bien être. La pastèque, qu'on se le dise, n'est pas un matelas mais un fruit. Nous sommes descendus du véhicule à bon port mais en piteux état.

Les pélicans étaient légion, beaucoup se laissaient dériver autour du bateau. En vol lorsqu’il repérait des poissons, il plongeait en tournoyant, bec en avant, disparaissait dans l’eau un instant avant d’en ressortir la poche du bec gonflée de laquelle sortaient une ou plusieurs queux de poissons. Nous pouvions les observer à loisir, ils n’étaient pas farouches.
Dans l’épicerie régnait un désordre tel, qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits. L’homme qui la gérait, était un poète et un inventeur. Visage rieur et regard malicieux, la tête pleine d’engins tarabiscotés, il avait déjà réalisé un hélicoptère en boites de conserve vides. L’engin s’était élevé de plusieurs mètres avant de choir abruptement. Au moment où nous le rencontrions, il travaillait au projet d’une embarcation dont j’ai eu le plus grand mal à comprendre le principe. Il apprenait le français et sa curiosité semblait insatiable. Il voulait tout savoir de la France, du bateau, des voyages et déjà la nuit envahissait les rues. La pénombre avait fait sortir les rats qui se baladaient tranquillement sur les étagères de la boutique pour s’y ravitailler. Le propriétaire ne s’en souciait guère, il avait bien d’autres chats à fouetter.





Je ne suis pas poète ou alors parfois sans m’en rendre vraiment compte mais tout comme lui, en février 1978, je m’étais trouvée seule à midi sonnant devant l’horloge astronomique de Maître Janusz qui paraît-il n’aurait fait que remanier l’œuvre que Nicolas de Kadau avait réalisé. Les ors solaires s’étaient ternis et les apôtres accomplissaient leur rituel sans conviction rien que pour moi, j’étais pourtant une spectatrice enthousiaste. C’était un autre temps, un autre siècle, il faisait froid, les rues de la vieille ville restaient silencieuses, sombres. Elles retenaient leur souffle pour éviter de se faire remarquer. La place faisait grise mine, les bâtiments dissimulaient leurs attraits sous un voile de poussières occultes. La ville semblait endormie sous le coup de quelques charmes jetés du château par une fée mécontente. Quelques rares silhouettes emmitouflées dans d’épais manteaux, fantômes d’eux-mêmes, pressaient le pas. Jean Hus, longue silhouette, debout sur son socle bien qu’entouré des combattants de Dieu, était morose et s’ennuyait ferme.
Ici, aucune foule ne prenait le temps de grimper voir l’instrument. Nous étions quatre à observer ses oscillations régulières, nous avions le privilège d’un point de vue qui embrasse la cité vltavine. Le parc de Letna n’attendait personne mais il s’était malgré tout fait une beauté au cas où quelques groupes de joyeux visiteurs seraient venus arpenter ses allées. Seuls les cars délestés de leurs passagers patientaient dans un coin. Un énorme chantier suggérait un parking souterrain mais certains le disaient destiné à accueillir un aquarium. Juste en face des grues, le stade du Sparta dont la renommée footballistique n’était pas assez prestigieuse pour attirer le moindre touriste footeux quoique de temps à autre, un supporter plus motivé que les autres s’aventurait jusqu’à la grille où le vigile l’expédiait aussitôt à la minuscule boutique du fan club. La ville exprimait ici une modernité bruyante par des embouteillages et des travaux,… face besogneuse de la cité qui veut se mettre au diapason d’un temps présent qui n’a pas le temps de flâner. Nous avons bien tenté de n’en faire qu’à notre tête en poursuivant notre chemin tranquillement mais la rue nous repoussait sans cesse par manque de trottoirs, il fallait aussi slalomer entre les voitures pour traverser, le combat était inégal, nous avons rendu les armes. Un tramway bienveillant nous a cueilli à son bord pour nous conduire en des lieux plus hospitaliers. 
La plupart d’entre nous, préparait activement la traversée de l’Atlantique. Les concurrents de la première mini transat, peaufinaient à l’extrême les détails de leur traversée. Sur tous les voiliers qu’ils soient de valeureux coursiers ou d’insouciants nomades, chacun s’affairait aux réglages, réparations, installations et tests de matériel. Les plus grands voiliers étaient à quai, les autres, s’amarraient à leur couple par taille décroissante. L’ambiance était festive tout autant que laborieuse. Il était hors de question de bâcler les préparatifs. La navigation hauturière ne s’improvise pas et la mer ne se laisse jamais apprivoiser. Si le matériel se trouvait au centre de toutes les préoccupations, il n’était pas plus envisageable de négliger la santé des marins. Imaginez donc, une rage de dents au milieu de l’océan, à des journées de navigation de tout service dentaire. Personnellement, je ne voulais pas du tout l’imaginer et pourtant, je pouvais la pressentir et même la ressentir par une anticipation qui n’avait rien à voir avec une vision extralucide mais qui sourdait, tout simplement, d’une douleur encore floue mais persistante irradiant d’une dent de sagesse ayant décidé de ne plus répondre à son appellation.
Je l’assurais d’affreuses douleurs en lui expliquant que le récit qu’il colportait, était grandement sous estimé dans l’horreur et que seuls quelques verres de ce liquide ambré dont il m’avait vanté les mérites pourraient me soulager. Qui a bu boira c’est bien connu et la soirée n’a pas démenti ce dicton populaire. Je n’en conserve qu’un souvenir assez brumeux et je serai bien en peine de dire comment j’ai pu regagner mon voilier Athanor sans tomber à l’eau mais les dieux veillent souvent sur les marins éméchés. Par contre, je conserve parfaitement en mémoire, un lendemain cuisant avec des pulsations amples au niveau de la boite crânienne ainsi que des sensations houleuses dans la région stomacale et il aurait été bien injuste de ma part d’imputer cet état vaseux aux soins dentaires. Gunnar n’était pas en meilleur état mais lui, il craignait plus que tout depuis hier d’être obligé de se rendre chez le dentiste dans une île des Canaries. Quelques mois plus tard, de l’autre côté de l’océan, j’ai à nouveau rencontré l’équipage du Cordula dont le voilier mouillait dans le port de Trinidad. La ville célébrait le carnaval et Gunnar, comme tous les marins venus s’échouer ici, continuait à mordre la vie à belles dents. Nous avons a nouveau trinquer mais à nos retrouvailles cette fois.

Le silence s’est établi solennel lorsque le Maupiti s’est engagé dans la passe Te Area. Etroite et dangereuse, elle ressemble à un chaudron de sorcière, bouillonnant et maléfique. La moindre fausse manœuvre aurait jeté l’embarcation sur la couronne récifale et aurait été immédiatement réduite en miettes. L’Alizé soufflait depuis plusieurs jours, la mer était formée, le bateau ruait un peu, nous étions en haute mer. Un grain s’annonçait, le vent a forci, la mer s’est encore creusée. Mais rien ne semblait ralentir le Maupiti express que le pilote menait comme une brute quelque soit le temps. Aucune délicatesse, il filait droit devant, ne négociait jamais les vagues et ne réduisait pas la vitesse. La coque était maltraitée, les passagers aussi. Les sportifs faisaient moins les fiers, ils sont tous rentrés dans la cabine, nous sommes restés quatre irréductibles à l’extérieur.
A peine, le bateau engagé dans le lagon de Bora, les athlètes repointèrent leur nez dehors et se remirent à chanter et à boire. La troisième mi-temps s’annonçait bien. Ils se ruèrent sur le quai à la rencontre de leurs amis et de leurs familles. Rosina m’attendait dans la Mitsubichi, nous nous sommes offerts un apéro avant de rentrer. A la maison, Vatea, infirmière, ne travaillait pas ce soir-là, Mohina sa belle-soeur se reposait dans une chaise longue. 7 mois de grossesse, sur son ventre proéminent, le tatouage de l’oiseau se dilatait joliment sur fond de coucher de soleil.
Extraits

